Quand la promesse d’une Afrique connectée se heurte aux murs invisibles des régulations et des stratégies bancaires...
L’illusion d’une fluidité africaine...
Orange Money a bâti son succès sur une promesse simple : permettre à des millions d’Africains d’envoyer et de recevoir de l’argent en quelques secondes, sans passer par les lourdeurs bancaires. Au Sénégal, ce service est devenu un réflexe quotidien, un outil de solidarité familiale et sociale. Mais voilà : entre Dakar et Yaoundé, le corridor reste fermé. Alors que les transferts fonctionnent aisément entre le Sénégal et ses voisins de l’UEMOA, le Cameroun demeure une exception frustrante.
Ce paradoxe révèle une vérité dérangeante : l’Afrique francophone est encore fragmentée par ses institutions financières, malgré une monnaie commune qui porte le même nom – le franc CFA – mais qui se décline en deux zones distinctes, BCEAO et BEAC.
Les régulations comme barrière invisible..
Le blocage n’est pas technique. Orange dispose des infrastructures pour connecter ses plateformes. Le problème est institutionnel. La BCEAO, qui régule l’UEMOA, a ouvert la voie à l’interopérabilité régionale. La BEAC, en revanche, reste prudente, jalouse de ses réserves de change et soucieuse de contrôler les flux financiers.
Derrière cette prudence se cache une crainte : voir les capitaux de la CEMAC s’échapper vers l’UEMOA, plus dynamique et plus intégrée. Les transferts transfrontaliers deviennent alors un enjeu de souveraineté monétaire. Ce n’est pas seulement une question de technologie, mais de pouvoir : qui contrôle la circulation de l’argent, contrôle une part de l’économie et de la stabilité politique.
Orange, entre stratégie et incohérence...
Orange, acteur majeur du mobile money, a choisi de consolider ses corridors là où les régulations sont favorables : Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Sénégal. Mais en laissant le Cameroun à l’écart, l’entreprise expose une incohérence. Comment expliquer aux usagers qu’ils peuvent envoyer de l’argent de Dakar à Bamako, mais pas de Dakar à Yaoundé, alors que les deux pays partagent une langue, une histoire coloniale et une monnaie qui porte le même nom ?
Cette incohérence nourrit la frustration des clients et ouvre un boulevard à la concurrence. Wave, Western Union, MoneyGram et d’autres services captent cette demande transfrontalière. Orange, en se heurtant aux régulations, risque de perdre son image de pionnier.
Un enjeu géopolitique et social...
Au-delà des considérations techniques et commerciales, ce blocage est révélateur d’un problème plus profond : l’absence d’une véritable intégration financière entre les deux zones CFA. Tant que la BCEAO et la BEAC ne trouveront pas un cadre commun, les promesses d’une Afrique connectée resteront inachevées.
Pour les familles, les étudiants, les commerçants, ce blocage est une entrave à la solidarité et au commerce. Il rappelle que l’unité africaine ne se décrète pas dans les discours, mais se construit dans les détails pratiques : pouvoir envoyer 50 000 francs CFA de Dakar à Yaoundé sans obstacle.
Vers une solution ?
La solution existe : un accord bilatéral BCEAO–BEAC, accompagné d’une harmonisation des règles de lutte contre le blanchiment et d’une gestion transparente des opérations de change. Orange, en tant qu’acteur privé, peut pousser dans ce sens, mais la décision appartient aux banques centrales.
Ce corridor bloqué est une métaphore de l’Afrique actuelle : des promesses d’unité, des infrastructures prêtes, mais des murs invisibles dressés par la prudence institutionnelle et les calculs géopolitiques.
In fine...
Le blocage des transferts Orange Money entre le Sénégal et le Cameroun n’est pas une simple anomalie technique. C’est un révélateur des fractures institutionnelles qui freinent l’intégration africaine. Tant que les régulations resteront cloisonnées, les citoyens continueront à subir les incohérences d’un système qui parle d’unité mais pratique la fragmentation.
Orange Money est un symbole : il peut devenir le vecteur d’une Afrique solidaire et connectée, ou rester prisonnier des murs invisibles des banques centrales. Le choix appartient aux régulateurs, mais la pression des citoyens et des usagers pourrait bien accélérer l’histoire.
Jacques Iyok
(Source : Facebook, 27 janvier 2026)
OSIRIS
Orange Money : le corridor bloqué entre Dakar et Yaoundé