Note publique au Premier ministre Identité numérique et e-gouvernement : Les préalables sans lesquels le chantier ne peut avancer
mardi 20 octobre 2026
L’installation du Comité de gouvernance du numérique (GouvNum) a posé un acte utile : coordonner, enfin, des initiatives qui se multipliaient en silos. Mais la coordination institutionnelle ne suffit pas à garantir l’effectivité des services. Cinq préalables demeurent non résolus. Sans eux, l’identité numérique et l’e-Gouvernement risquent de rester des annonces plutôt que des réalités vécues par les citoyens.
UN DROIT À L’INFORMATION QUE TOUS NE PEUVENT PAS EXERCER
La loi n° 2025-15 du 4 septembre 2025 reconnaît à tout citoyen, à toute personne résidant légalement au Sénégal et à toute personne morale le droit d’accéder aux informations détenues par les organismes publics, sans justifier d’un intérêt particulier. Elle impose la publication proactive de certains documents, fixe un délai de réponse de huit jours francs, prorogeable à quinze, et institue un recours devant la Commission nationale d’accès à l’information. Sur le papier, le droit est complet. Dans les faits, son exercice reste inégal. Selon le recensement RGPH-5 de l’ANSD, 40,5 % des personnes de six ans et plus étaient analphabètes en 2023. La loi prévoit un enregistrement oral des demandes, mais savoir que ce droit existe, à qui s’adresser et comment formuler sa demande suppose déjà un capital administratif que beaucoup ne possèdent pas. Par ailleurs, l’information publique circule de plus en plus en ligne. Or, d’après la GSMA (2025), si la 4G couvre 97 % de la population, 54 % des habitants vivant en zone couverte n’utilisent pas l’internet mobile. Un droit qui suppose de lire le français, d’être connecté et de connaître la procédure n’est pas pleinement universel : il profite d’abord à ceux qui cumulent ces conditions.
UN RÉSEAU FIABLE, SUPPORT PHYSIQUE DE L’IDENTITÉ NUMÉRIQUE
L’identité numérique suppose, dans la plupart de ses usages, une authentification en ligne, une vérification biométrique ou une signature électronique, qui exigent une connexion suffisamment stable. Des mécanismes à faible bande passante ou hors ligne existent et méritent d’être étudiés pour les zones mal couvertes, mais ils ne dispensent pas de garantir la qualité du réseau. Or les contrôles de l’ARTP documentent des écarts aux seuils réglementaires. À Popenguine, en juin 2025, le taux d’établissement des appels en moins de quinze secondes atteignait 68,31 % pour Expresso et 90,63 % pour Yas, contre un seuil de 98 %. Pour les données mobiles, 81,55 % des téléchargements de 10 Mo aboutissaient en moins de 120 secondes chez Expresso, contre un seuil de 97 %. Il s’agit d’une campagne dans une localité : d’autres mesures seraient nécessaires pour établir la représentativité de ces résultats, d’autant que la méthode de précédentes campagnes de l’ARTP a déjà été contestée par un opérateur. D’où l’intérêt de protocoles de mesure publics et partagés. Résident de Maristes, à Dakar, je constate pour ma part des appels fréquemment instables : une observation de terrain, que seule une mesure systématique pourrait confirmer. Dans les zones concernées, demander à un citoyen de s’authentifier en ligne revient à lui imposer une condition qu’il ne peut pas toujours remplir.
UN ADRESSAGE NATIONAL ENCORE INACHEVÉ
Savoir qui est l’usager ne suffit pas : il faut savoir où il est. Le projet d’Adressage Numérique National a été lancé en 2021, et des travaux sur son cadre juridique étaient engagés dès 2023. Le ministère des Télécommunications et du Numérique l’a relancé lors d’un atelier les 5 et 6 août 2026, avec pour objectif de finaliser la phase pilote en un an avant tout déploiement national. Le ministère reconnaît lui-même des avancées conceptuelles et techniques notables, mais les sources publiques ne permettent pas d’établir l’existence d’un référentiel national pleinement opérationnel. Dans l’intervalle, les repères informels demeurent la norme : « derrière la pharmacie », « près du marché ». Une administration numérique qui ne peut localiser ni un contribuable, ni un bénéficiaire d’aide, ni une urgence, enregistre des identités sans pouvoir toujours les atteindre.
L’ABSENCE D’UN FORFAIT SOCIAL
L’identité numérique n’a de sens pour tous que si son usage est accessible à tous. La société civile a proposé un forfait social de 500 FCFA pour 300 minutes d’appels et 5 Go de données, afin de garantir l’inclusion numérique des ménages modestes, des étudiants et des artisans. À ma connaissance, cette proposition n’a pas été adoptée, et je n’ai pas eu connaissance de la réponse des opérateurs ou du régulateur. Les offres actuelles à 500 FCFA offrent des volumes bien inférieurs, sans commune mesure avec un usage régulier des services publics en ligne. L’e-Gouvernement ne peut pas être inclusif si son accès dépend entièrement du budget téléphonique du citoyen.
UN RÉGULATEUR DONT LES SANCTIONS DOIVENT ÊTRE VISIBLES
La qualité du réseau relève aussi de la régulation. L’ARTP peut sanctionner jusqu’à 3 % du chiffre d’affaires réalisé au Sénégal, le plafond étant doublé en cas de récidive, et elle a déployé des outils de mesure et de signalement, dont l’application Saytu Réseaux. Reste la question des suites données à ses propres constats. Les sources publiques que j’ai consultées ne me permettent pas de dire si des sanctions ont été prononcées. Cette limite tient peut-être à mes recherches plutôt qu’à l’action du régulateur : la loi sur l’accès à l’information permet précisément de demander ces éléments. Les rendre publics serait la meilleure preuve que le pouvoir de sanction est un instrument effectif.
CE QU’IL FAUT FAIRE
Je propose que le Premier ministre charge le GouvNum d’établir, sous trente jours, un état des lieux documenté de ces cinq préalables, puis de soumettre, sous soixante à quatre-vingt-dix jours, un plan d’action interministériel précisant mesures correctives, responsabilités, financements et échéances. Ce plan devrait distinguer les préalables bloquants, sans lesquels un service ne peut être déployé dans une zone donnée, des chantiers conduits en parallèle, et traiter la protection des données personnelles ainsi que l’articulation avec la carte d’identité biométrique existante. Aucun déploiement national de l’identité numérique ne devrait être jugé pleinement opérationnel sans garanties vérifiables d’accessibilité, de connectivité, d’adressage et de qualité de service.
Dr Seydou Bocoum
Économiste hétérodoxe
(Source : Groupe WhatsApp du RASA,20 octobre 2026)
OSIRIS