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Mesurer la liberté d’Internet

mardi 5 septembre 2017

Liberté d’expression/Censure de l’Internet

L’année dernière, au cours d’une vague de manifestations politiques meurtrières en Éthiopie, le gouvernement a bloqué plus de 15 sites Internet de médias ainsi que WhatsApp, l’application de tchat sur smartphone. Des sites soutenant la liberté d’expression et les droits des LGBTQ+, ainsi que ceux qui proposent des outils de contournement de la censure, comme Tor et Psiphon, ont également été supprimés.

Tout cela a été découvert grâce à l’utilisation d’un logiciel appelé ooniprobe, conçu pour mesurer et pour détecter la censure sur les réseaux et sur Internet. Ooniprobe a été développé il y a plus de cinq ans par l’Observatoire ouvert des interférences réseau (OONI), avec lequel je collabore, afin d’accroître la transparence, la responsabilité et la surveillance de la censure sur Internet. Le logiciel est gratuit et open source, qui signifie que n’importe qui peut l’utiliser. C’est d’ailleurs ce que font déjà des dizaines de milliers d’utilisateurs d’ooniprobe dans de plus de 190 pays.

Ces utilisateurs contribuent à la collecte de millions de mesures du réseau, qui sont toutes publiées sur OONI Explorer, sans doute la plus grosse ressource accessible au public sur la censure d’Internet. Grâce à leur utilisation d’ooniprobe, nous avons découvert l’ampleur de la vague de censure de l’année dernière en Éthiopie, ainsi que les détails de nombreux autres cas de censure ailleurs dans le monde.

En Ouganda, des groupes locaux ont utilisé ooniprobe au cours des dernières élections législatives, lorsque le gouvernement a bloqué les médias sociaux. Les données de mesure du réseau ooniprobe ont non seulement confirmé l’action du gouvernement, mais elles ont également permis de découvrir les sites qui ont été bloqués et les différentes méthodes utilisées par les fournisseurs d’accès Internet (FAI) pour mettre en œuvre la censure.

Ooniprobe s’est également avéré utile en Malaisie en 2015. Face à des accusations selon lesquelles il avait transféré près de 700 millions de dollars appartenant au fonds d’investissement public 1MDB vers ses comptes bancaires personnels, le Premier ministre Najib Razak a tenté de bloquer des agences de presse et des blogs qui publiaient des articles sur le scandale. C’est le logiciel de mesure du réseau d’ooniprobe qui a permis à des groupes de la société civile malaisienne de recueillir des données qui ont servi de preuve du blocage.

Bien sûr, la censure ne s’exerce pas toujours pour protéger les puissants : elle peut également être utilisée pour renforcer les normes sociales et culturelles. En Indonésie, par exemple, la faible tolérance à l’égard de l’homosexualité peut avoir joué un rôle dans le blocage de nombreux sites Internet LGBTQ+, même si le pays ne restreint pas officiellement les droits des personnes LGBTQ+. Des facteurs semblables peuvent avoir influencé les efforts visant à bloquer les sites perçus comme trop critiques à l’égard de l’Islam.

En Thaïlande au cours des trois dernières années, les FAI ont bloqué l’accès à un certain nombre de sites perçus comme étant offensants à l’égard de la famille royale du pays. Mais dans ce cas, il existe une justification légale : l’interdiction stricte en Thaïlande à l’encontre du crime de lèse-majesté protège les plus importants membres de la famille royale contre les insultes ou les menaces. D’autres cas légalement justifiés de censure d’Internet comprennent le blocage des sites sexuellement explicites dans les pays où la pornographie est interdite.

Il existe en outre des cas où la motivation de la censure n’est pas claire. Pourquoi par exemple un site de rencontres en ligne a-t-il été bloqué en Malaisie ? Dans certains pays, les FAI semblent censurer les sites selon leur propre initiative. Selon les données d’ooniprobe, plusieurs FAI Thaïlandais ont bloqué simultanément l’accès à différents types de sites Internet (des agences de presse de Wikileaks et des sites pornographiques), ce qui indique qu’ils ont probablement reçu des ordres vagues de la part des pouvoirs publics.

Avant ooniprobe, une censure de ce type était difficile à détecter, ce qui entraînait un manque de responsabilité, par lequel les gouvernements et les FAI niaient souvent toute sorte de participation de leur part. Même dans les cas où les gouvernements annoncent des listes officielles de sites bloqués, ils peuvent laisser certaines cibles de côté. De même, les FAI peuvent ne pas toujours se conformer aux ordonnances officielles pour lever les blocages. Vimeo et Reddit, par exemple, ont récemment été bloqués dans certains réseaux en Indonésie, même si l’interdiction officielle de ces sites a été levée il y a plus de deux ans.

Avec ooniprobe, les usagers ont la possibilité de révéler la censure d’Internet : ils peuvent également apprendre d’importants détails sur la manière, le moment, le lieu et les personnes par qui la censure est mise en œuvre. Le Web-Connectivity test de l’OONI vise par exemple à examiner si l’accès à des sites Internet est bloqué par l’altération du DNS, par le blocage d’un TCP/IP, ou par un proxy HTTP transparent.

D’autres tests d’ooniprobe sont conçus de façon à évaluer l’accessibilité des applications de tchat (par exemple WhatsAppp, Telegram et Facebook Messenger), au sein des réseaux, ainsi que celle des outils de contournement de la censure, comme Tor, Psiphon et Lantern. OONI fournit également des tests de logiciels qui permettent de découvrir la présence de systèmes (« middle boxes) » qui pourraient être responsables de censure ou de surveillance.

La richesse des données de l’OONI prend en charge un besoin indispensable de responsabilité et de contrôle. Les avocats peuvent utiliser des données de l’OONI pour évaluer la légalité de la censure d’Internet dans leur pays et ont la possibilité de les présenter comme preuve devant les tribunaux. Les journalistes, les chercheurs et les militants des droits de l’homme peuvent également en utiliser les données pour renseigner leur travail. Des projets de neutralisation de la censure comme Tor peuvent utiliser les découvertes d’OONI sur les événements émergents de censure pour fourbir leurs outils et leurs stratégies.

Les données d’OONI peuvent aider à enrichir le discours public sur la légalité, la nécessité et la proportionnalité de la censure d’Internet. Cela en fait donc un outil essentiel de la sauvegarde des droits de l’homme sur Internet et au-delà.

Maria Xynou, militante pour les droits numériques, responsable de la communauté de recherche sur l’étude de la censure au projet de l’Observatoire ouvert des interférences réseau (OONI).

(Source : Le Journal de l’économie sénégalaise, 5 septembre 2017)

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