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Accueil > Ressources > Points de vue > 2026 > La souveraineté ne se frappe pas seulement en monnaie

La souveraineté ne se frappe pas seulement en monnaie

mercredi 14 janvier 2026

Point de vue

Depuis plus d’une décennie, la question monétaire est devenue l’un des principaux vecteurs de la revendication souverainiste en Afrique. La critique du franc CFA, la dénonciation de la dépendance financière, l’appel à des monnaies nationales ou régionales occupent désormais une place centrale dans le débat public, intellectuel et politique.

Cette mobilisation est légitime. Elle renvoie à une histoire longue de domination, d’asymétrie et de dépossession, dans laquelle la monnaie a joué un rôle clé. Mais à l’ère du capitalisme cognitif, numérique et informationnel, réduire la souveraineté à la seule question monétaire comporte un risque stratégique majeur : celui de confondre un instrument avec le système, et de croire qu’un changement monétaire, à lui seul, suffirait à transformer des rapports de puissance profondément structurels.

Relire Susan Strange permet précisément de dépasser cette illusion sans affaiblir le combat monétaire, en le replaçant dans une architecture plus large du pouvoir.

Relire Susan Strange

L’économiste Susan Strange ne définit pas la puissance comme la simple capacité de contraindre un autre acteur, mais comme l’aptitude à structurer les conditions mêmes dans lesquelles les choix deviennent possibles ou impossibles. Cette puissance structurelle s’exerce à travers quatre grands piliers : la sécurité, la production, la finance (dont la monnaie est le cœur) et le savoir.

Dans le capitalisme de la fin du XXe siècle, la structure financière occupait une position dominante. La libéralisation des marchés, l’hégémonie du dollar et la montée de la finance internationale faisaient de la monnaie un levier central de domination. L’Afrique en a été l’un des terrains privilégiés : ajustements structurels, politiques de stabilisation, discipline budgétaire imposée, crises de la dette.

Mais le capitalisme a muté. La finance n’a pas disparu ; elle s’est reconfigurée. Elle est désormais enchâssée dans une structure plus profonde encore : celle du savoir, de la technologie et de l’information.

Le combat pour une monnaie africaine (nationale ou régionale) est politiquement fondé. Le cas du franc CFA illustre clairement une perte de souveraineté monétaire : politique de change exogène, contraintes sur la création monétaire, dépendance vis-à-vis de centres décisionnels extérieurs. Sortir de ce système est un acte politique fort. Cependant, l’expérience récente montre que la souveraineté monétaire ne garantit pas la souveraineté réelle.

Des pays africains disposant de leur propre monnaie (Nigeria, Ghana, Kenya, Zambie) restent soumis à une forte dépendance extérieure. Leurs monnaies sont vulnérables, leurs économies exposées aux flux financiers volatils, et leurs politiques publiques largement conditionnées par des cadres normatifs externes.

Pourquoi ? Parce que la monnaie n’agit jamais seule. Elle est efficace ou fragile selon l’écosystème productif, technologique, cognitif et institutionnel dans lequel elle s’insère. Une monnaie sans base industrielle solide, sans maîtrise technologique, sans capacité de production de savoir stratégique reste structurellement faible.

La nouvelle dépendance africaine

Le capitalisme contemporain repose sur la captation de la valeur immatérielle : données, algorithmes, propriété intellectuelle, normes techniques, plateformes numériques. Or, l’Afrique participe massivement à cette économie, mais dans une position subalterne.

Prenons l’exemple des données numériques. Les populations africaines produisent des volumes croissants de données (téléphonie mobile, réseaux sociaux, paiements numériques, géolocalisation, santé, agriculture). Pourtant, ces données sont majoritairement hébergées, traitées et valorisées hors du continent.

Les grandes plateformes mondiales captent la valeur, tandis que les Etats africains ne contrôlent ni les infrastructures, ni les algorithmes, ni les usages stratégiques. Il en va de même dans le domaine du paiement numérique. Les solutions de mobile money, souvent présentées comme des innovations africaines, reposent largement sur des technologies, des standards et des architectures financières contrôlés de l’extérieur. La monnaie circule, mais la valeur informationnelle et stratégique est extraite ailleurs.

La contrainte financière qui pèse sur l’Afrique est aujourd’hui indissociable d’une contrainte cognitive. Les décisions d’investissement, les notations souveraines, l’accès au crédit international reposent sur des modèles, des indicateurs et des cadres d’analyse produits par des institutions dominantes du savoir économique.

Les agences de notation, par exemple, évaluent les économies africaines selon des critères souvent inadaptés à leurs réalités structurelles. Une dégradation de notation entraîne immédiatement une hausse du coût du crédit, indépendamment des besoins sociaux ou des priorités de développement.

La monnaie nationale existe, mais elle est disciplinée par un savoir externe. De même, les politiques publiques africaines sont souvent jugées à l’aune de leur conformité à des modèles standards : inflation cible, discipline budgétaire, ouverture financière. Des politiques alternatives (industrialisation volontariste, protection ciblée, investissement massif dans le savoir) sont disqualifiées non juridiquement, mais cognitivement comme « non crédibles ».

L’émergence de projets de monnaie numérique de banque centrale en Afrique (comme l’eNaira au Nigeria ou l’e-Cedi au Ghana) illustre parfaitement l’ambiguïté contemporaine. Ces initiatives sont souvent présentées comme des instruments de modernisation et de souveraineté.

Mais une monnaie numérique ne garantit rien en soi. Elle repose sur des infrastructures logicielles, des capacités de cybersécurité, des standards techniques et des compétences humaines qui sont très inégalement maîtrisés.

Si le code est importé, si les serveurs sont externalisés, si les données sont exploitées ailleurs, la souveraineté monétaire devient une illusion technologique. La question centrale n’est donc pas : « Avons-nous une monnaie ? », mais : « Qui contrôle l’architecture informationnelle de cette monnaie ? ».

L’enjeu de la souveraineté cognitive

Relire Susan Strange à partir de l’Afrique conduit à une conclusion claire : la bataille décisive du XXIe siècle n’est pas uniquement monétaire, elle est cognitive. La structure du savoir conditionne aujourd’hui la production, la finance et même la monnaie.

Pour l’Afrique, cela implique des choix stratégiques profonds : investir massivement dans l’éducation scientifique et technologique ; produire des savoirs économiques endogènes ; maîtriser les infrastructures numériques ; définir ses propres normes et indicateurs de développement et enfin protéger et valoriser ses données comme des ressources stratégiques. Sans cette reconquête cognitive, la monnaie (même nationale) restera un instrument fragile, exposé et dépendant.

Dire que « la souveraineté ne se frappe pas seulement en monnaie » ne revient ni à nier l’importance de la monnaie, ni à minimiser le combat contre les systèmes monétaires hérités de la colonisation. Cela signifie reconnaître que, dans le capitalisme cognitif, la monnaie est devenue un effet du savoir, et non son fondement ultime.

Susan Strange nous a appris que le pouvoir réel appartient à ceux qui structurent le monde. Aujourd’hui, structurer le monde, c’est contrôler le savoir, la technologie, l’information et les normes.

Pour l’Afrique, la souveraineté monétaire est une étape ; la souveraineté cognitive est la condition. Sans elle, le continent risque de gagner des symboles tout en perdant l’essentiel. Avec elle, la monnaie peut redevenir ce qu’elle devrait être : un instrument au service d’un projet de développement autonome, et non une promesse sans pouvoir réel.

Chérif Salif Sy
(Source : Alternatives économiques, 14 Janvier 2026)

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