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Accueil > Ressources > Points de vue > 2026 > Internet par satellite et souveraineté nationale : un choix non souverain et (…)

Internet par satellite et souveraineté nationale : un choix non souverain et discutable !

mercredi 28 janvier 2026

Point de vue

Dans son discours traditionnel de Nouvel An, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a annoncé une initiative technologique majeure visant à offrir un accès gratuit à internet à près d’un million de Sénégalais à l’horizon 2026. Cette annonce prolonge sa déclaration antérieure faite à New York, en septembre 2025, au cours de laquelle le chef de l’Etat révélait la signature d’un accord avec un opérateur satellitaire pour assurer une couverture intégrale du territoire sénégalais en matière de connectivité.

Cette orientation s’inscrit dans le cadre du New Deal Technologique, feuille de route numérique du Sénégal dont l’un des piliers essentiels repose sur l’extension de l’accès à internet. Toutefois, à la lumière de l’actualité internationale et des enseignements stratégiques contemporains, ce choix mérite d’être interrogé avec lucidité, tant il comporte des risques majeurs pour la souveraineté nationale.

La technologie comme levier de pouvoir !

Dans son rapport prospectif Le Monde en 2040 vu par la Cia, la Central Intelligence Agency rappelle que la technologie constitue désormais une force structurelle qui façonne les rapports de pouvoir entre Etats, sociétés et acteurs privés. Le document souligne que « la technologie est un outil de puissance nationale (…) la concurrence mondiale pour la suprématie technologique s’intensifiera, donnant naissance à de nouvelles hégémonies technologiques ».

Autrement dit, celui qui contrôle l’infrastructure technologique contrôle une partie de la souveraineté. Dès lors, en confiant une composante essentielle de sa connectivité nationale à un opérateur satellitaire privé, étranger et non domestique, l’Etat du Sénégal accepte implicitement un transfert de pouvoir stratégique hors de son champ de contrôle direct.

Le précédent iranien et la guerre de l’information !

L’actualité internationale offre, à cet égard, un exemple particulièrement éclairant. En Iran, le réseau Starlink a fourni un accès internet unilatéral à des manifestants, en dehors de tout cadre légal. Cette connectivité a facilité l’organisation politique, la coordination de protestations à caractère insurrectionnel et la circulation d’informations échappant totalement au contrôle de l’Etat iranien.

Cette situation illustre parfaitement ce que François-Bernard Huyghe décrit comme la guerre de l’information. Dans Ecran/Ennemi. Ter­rorismes et guerres de l’information, il rappelle qu’« il n’y a pas de terrorisme, (…) seulement des manifestations de terrorisme inscrites dans le champ techno-médiatique », signifiant par-là que les conflits contemporains se jouent autant sur les réseaux numériques que sur les terrains physiques.

Dans cette perspective, déléguer une infrastructure critique comme l’accès à internet à un acteur privé étranger revient à externaliser une part du pouvoir régalien, en particulier dans le domaine sensible de la sécurité intérieure.

Le débat sur la souveraineté numérique ne peut toutefois rester théorique. Il doit s’ancrer dans les faits. Depuis mars 2021, l’Etat du Sénégal a, à plusieurs reprises, restreint ou suspendu l’accès à internet et bloqué certains réseaux sociaux, notamment TikTok, pour faire face à des situations de crise liées à des appels à l’insurrection.

Ces décisions révèlent une réalité incontestable : le contrôle de l’internet a constitué un instrument central de maintien de l’ordre public et de survie de l’Etat. Dans ce contexte, confier une part de la connectivité nationale à un opérateur satellitaire susceptible d’opérer indépendamment des injonctions étatiques constitue une fragilité stratégique majeure.

Dès lors, une question essentielle se pose : que se passerait-il si, en cas de troubles graves, l’Etat décidait une coupure temporaire d’internet et que l’opérateur satellitaire refusait d’obéir ?

La réponse est simple et préoccupante : l’Etat perdrait un levier fondamental de régulation, ouvrant la voie à une situation potentiellement hors de contrôle.

L’illusion de la comparaison avec les grandes puissances !

Il est souvent avancé que les grandes démocraties font face à des crises majeures sans recourir à des coupures d’internet. Toutefois, cette comparaison mérite d’être nuancée. Les Etats-Unis ont résisté à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans de Trump à l’occasion de la défaite face à Joe Biden, tout comme la France a contenu et endigué la crise des « Gilets jaunes », malgré leur intensité. Ces Etats, il faut le reconnaître, disposent : de forces de sécurité et de répression massives, de capacités de renseignement hors norme, d’une profondeur institutionnelle et financière considérable.

A l’inverse, les Etats de taille moyenne ou faible, comme le Sénégal, ne disposent pas des mêmes moyens de répression, de dissuasion et d’absorption des chocs politiques. Dans ces contextes, la restriction temporaire de l’internet peut constituer un outil de dernier recours pour éviter l’effondrement de l’Etat et de l’ordre public.

Dans son rapport prospectif, la Cia le reconnaît d’ailleurs explicitement : « Une connectivité accrue peut paradoxalement intensifier la fragmentation sociale et l’instabilité politique. »

Internet, raison d’Etat et souveraineté !

Ces restrictions d’internet, quelles que soient les appréciations politiques qu’elles suscitent, traduisent une vérité fondamentale : dans les moments critiques, internet est un instrument de pouvoir, et non un simple droit abstrait. Dans un Etat fragilisé, une connectivité incontrôlée peut devenir un facteur de déstabilisation, plutôt qu’un vecteur d’inclusion.

L’histoire des Etats enseigne une règle simple et brutale : lorsque les intérêts supérieurs de la Nation exigent que l’on coupe l’oxygène à certains, la main qui tient l’interrupteur doit s’exécuter sans broncher. A fortiori lorsqu’il s’agit d’internet.

Internet n’est plus un simple service commercial. Il est devenu une infrastructure vitale de l’info-structure, un outil de mobilisation politique, de coordination sociale et parfois malheureusement d’insurrection. C’est précisément pour cette raison que, lorsque la stabilité nationale est menacée, l’Etat doit conserver la maîtrise totale de cet outil. Ainsi survit la raison d’Etat.

Or, un internet satellitaire contrôlé par un acteur privé étranger introduit une rupture grave dans la chaîne de commandement souveraine. Accepter une telle dépendance revient à désarmer volontairement la puissance publique dans les moments où elle en aura le plus besoin.

La rupture avec une trajectoire souveraine assumée de l’ancien régime !

Ce choix actuel tranche d’autant plus qu’il rompt avec une trajectoire souveraine clairement engagée par l’ancien Président, Macky Sall. En effet, en décembre 2019, l’Etat du Sénégal acquérait le supercalculateur Taouey, placé sous la responsabilité de la Cyber-infrastructure nationale pour l’Enseignement supérieur, la recherche et l’innovation (Cineri). Avec une puissance de calcul de 537, 6 téraflops, Taouey figure parmi les supercalculateurs les plus performants du continent africain et offre une alternative locale aux plateformes étrangères telles qu’Aws ou Azure. Cette infrastructure stratégique permet aujourd’hui de traiter des volumes massifs de données dans des domaines aussi sensibles que la modélisation climatique, l’agriculture, l’énergie, la recherche biomédicale, la cryptographie ou encore les simulations complexes liées à la sécurité, elle constitue un pilier essentiel de la souveraineté numérique.

Dans le même sillage, le 22 juin 2021, le Sénégal inaugurait, à Diamniadio, son premier Data Center, une infrastructure de pointe de type Tier 3, symbole fort de souveraineté numérique et pilier du programme Smart Sénégal. Cette réalisation visait à garantir l’autonomie du pays en matière d’hébergement de données et à soutenir la dématérialisation des services publics.

Dans la continuité de cette vision souveraine, le Sénégal lançait avec succès, le 16 août 2024, son premier satellite, GaindéSat-1A, marquant une avancée majeure vers la souveraineté technologique. Développé par des ingénieurs sénégalais en partenariat avec des acteurs français, ce satellite permet la collecte de données stratégiques pour l’environnement, l’agriculture et l’aménagement du territoire.

Ces projets du Président Macky Sall traduisaient une option claire : maîtriser les infrastructures critiques, produire localement la compétence et ne pas déléguer les leviers stratégiques à des acteurs extérieurs. Le recours massif à un opérateur satellitaire étranger pour la connectivité apparaît, à cet égard, comme une rupture non souveraine.

Internet : une arme géopolitique douce !

La fourniture d’internet par satellite n’est donc pas neutre. Elle constitue une arme géopolitique douce, que certaines superpuissances déploient pour influencer, encadrer ou déstabiliser des sociétés entières, souvent au nom de principes qu’ils jugent universels, mais toujours en fonction de leurs propres intérêts stratégiques.

Le cas iranien l’illustre une nouvelle fois : en fournissant un accès internet satellitaire unilatéral à des manifestants, Starlink a essayé de court-circuiter l’autorité de l’Etat iranien, démontrant qu’un opérateur technologique global peut, de facto, se substituer à la souveraineté nationale. Il est clair que sans l’aide majeure de ses alliées en l’occurrence, la Russie et la Chine, l’Iran n’aurait pas pu se tirer d’affaire dans cette guerre hybride que lui livre Starlink avec ces 12 000 satellites en constellation autour de la terre.

Comme le souligne François-Bernard Huyghe, les technologies de diffusion et de traitement de l’information « ne se contentent plus d’être des vecteurs, mais créent l’événement (…) comme une véritable machine stratégique ». La ruse, la manipulation et la maîtrise des flux informationnels sont désormais des instruments centraux de domination.

A l’ère de l’infoguerre, croire que plus de connectivité garantit mécaniquement plus de stabilité ou de développement relève d’une illusion dangereuse. Sans contrôle souverain des infrastructures numériques, un Etat s’expose à voir les technologies de communication se retourner contre lui, devenant des leviers d’influence externe ou de contestation interne incontrôlée.

La question n’est donc pas de refuser le progrès, mais de rappeler une évidence stratégique : un Etat souverain ne délègue jamais un outil qui pourrait menacer sa survie.

En définitive, si nous prenons la responsabilité d’alerter les actuels gouvernants, c’est par patriotisme et par fidélité à l’intérêt supérieur de la Nation. C’est aussi parce que nous avons la conviction, avec l’aide de Dieu, que l’alternance politique de 2029 est à notre portée. A ce titre, nous refusons que des choix non souverains pris aujourd’hui obligent demain l’Etat à rompre des contrats que l’on aurait pu éviter de conclure car nous estimons que les décisions engageant la souveraineté nationale doivent être pensées dans la durée.

Honorable Député Djimo SOUARÉ
Président du Conseil départemental de Goudiry
Vice-président du groupe parlementaire « Takku Wallu »
Diplômé en Sécurité Nationale au Centre de Hautes Etudes de Défense et de Sécurité (Cheds)

(Source : Le Quotidien, 27 janvier 2026)

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