Services télécoms directs depuis les satellites : entre intérêts, promesses et limites
lundi 9 mars 2026
La fracture numérique reste particulièrement marquée en Afrique. Selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), 75,2 % de la population n’était pas couverte par la 4G en 2025. Les opérateurs explorent donc différentes solutions pour améliorer cette couverture.
MTN Zambia a révélé avoir testé avec succès la fourniture de services télécoms à ses abonnés directement depuis l’espace, en s’appuyant sur la constellation de satellites Starlink. La filiale zambienne du groupe sud-africain prévoit de lancer commercialement cette solution dans les prochaines semaines. Cela intervient dans un contexte où l’intérêt des opérateurs télécoms africains pour la réduction de la fracture numérique sur le continent ne cesse de croître.
Dans un communiqué publié le vendredi 6 mars, MTN Zambia explique que la technologie « Starlink Direct to Cell » fonctionne avec les appareils existants compatibles LTE/4G, dès lors qu’ils disposent d’une vue dégagée sur le ciel. Cette configuration permet d’assurer une connectivité fluide même dans certaines des régions les plus isolées.
Dans ce modèle appelé « Direct to Device (D2D) », les satellites jouent le rôle d’antennes relais cellulaires dans l’espace. Reliés au réseau Starlink via des liaisons laser, ils relaient la connexion vers n’importe quel point du globe, permettant une intégration comparable à celle d’un partenaire d’itinérance classique.
« Ce service permettra aux clients d’accéder à des services de données, de voix et de vidéo via des applications compatibles, même dans les zones les plus reculées où les réseaux terrestres ne sont actuellement pas disponibles. Parmi les services accessibles figurent les appels vocaux et vidéo via WhatsApp, ainsi que l’accès à l’application MoMo, à MyMTN, aux applications de navigation et de météo, avec d’autres services qui seront lancés à l’avenir », peut-on lire dans le communiqué publié sur les réseaux sociaux.
Tests et initiatives : le D2D prend forme en Afrique
Tout comme MTN, de nombreux opérateurs africains affichent un intérêt croissant pour le D2D. Le 3 mars, Axian Telecom a révélé un accord avec la société américaine AST SpaceMobile, reposant sur la constellation de satellites en orbite terrestre basse (LEO) BlueBird. Ce réseau sera intégré à l’infrastructure cœur de réseau de Yas dans ses différents marchés afin d’assurer une connectivité fluide pour les services de voix, vidéo, données et Internet.
En décembre 2025, Airtel Africa a signé un accord avec SpaceX, maison mère de Starlink, en vue du lancement, à partir de 2026, de la solution de connectivité satellitaire « Starlink Direct to Cell ». « La technologie Direct to Cell de Starlink complète les infrastructures terrestres et permet d’atteindre des zones où le déploiement de réseaux terrestres est difficile. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de cette collaboration avec Starlink, qui établira un nouveau standard de disponibilité des services sur l’ensemble de nos 14 marchés », avait alors déclaré Sunil Taldar, directeur général d’Airtel Africa.
Dès décembre 2023, MTN Group avait annoncé explorer des partenariats avec plusieurs sociétés de satellites LEO, dont Lynk Global, AST SpaceMobile, Starlink, Eutelsat OneWeb et Omnispace. Le D2D était l’une des deux approches testées. En mars 2025, le groupe a testé avec succès un appel téléphonique via le réseau satellitaire de Lynk Global en Afrique du Sud.
En avril 2023, Telecel Ghana (alors Vodafone Ghana) avait déjà signé un accord avec Lynk Global pour « offrir une couverture mobile à 100 % des 31 millions d’habitants du Ghana grâce aux « antennes-relais spatiales » de Lynk ». Les deux entreprises avaient déjà signé un accord en septembre 2021 pour la République centrafricaine.
Potentiel et promesses pour réduire la fracture numérique
Les opérateurs télécoms africains voient dans la technologie D2D, et plus largement dans les solutions satellitaires, un levier pour accélérer la réduction de la fracture numérique sur le continent. Contrairement au backhaul traditionnel, cette approche ne nécessite pas l’installation de tours télécoms, ce qui limite les investissements dans de nouvelles infrastructures.
Dans un rapport publié en février 2025, l’Association mondiale des opérateurs de téléphonie (GSMA) estime que le D2D complète les réseaux mobiles existants en étendant les services vers les zones reculées et faiblement peuplées, tout en renforçant la résilience des réseaux et la connectivité en situation d’urgence.
Selon l’organisation, cette technologie permet de connecter les 4 % de la population mondiale encore hors de portée du haut débit mobile, à condition que les utilisateurs disposent d’un appareil compatible et d’un abonnement. En Afrique, le déficit de couverture reste élevé : 9 % de la population, concentrée principalement dans des zones rurales ou isolées, n’a pas accès aux réseaux mobiles.
La GSMA souligne que ces régions correspondent souvent aux zones les plus difficiles à couvrir avec des infrastructures terrestres. Le coût du déploiement augmente fortement pour les derniers 1 à 3 % de la population, rendant l’extension des réseaux peu rentable pour les opérateurs comme pour les pouvoirs publics.
Dans ce contexte, le D2D apporte une solution complémentaire, offrant une capacité suffisante pour un nombre limité d’utilisateurs dans ces zones à faible coût marginal. À titre d’illustration, une constellation d’environ 15 000 satellites pourrait permettre à près de 65 millions de personnes d’utiliser simultanément un service d’environ 2 Mb/s. Avec 42 000 satellites, ce nombre pourrait atteindre environ 180 millions d’utilisateurs. Ces estimations sont basées sur le nombre de satellites prévu par Starlink.
Limites techniques et réalités du terrain
Malgré ces promesses, l’effectivité du D2D en Afrique se heurte à plusieurs défis. Pour le moment, la technologie est encore en phase de test dans le monde. La GSMA indique que Starlink, leader du marché, comptait environ 650 satellites D2D en orbite à fin 2025.
La GSMA rappelle qu’en pratique, la plupart des utilisateurs n’auront pas besoin régulièrement de la connectivité directe par satellite. Les réseaux terrestres couvrent déjà 96 % de la population mondiale, et la majorité des usages mobiles se fait à l’intérieur des bâtiments, où les signaux satellites sont affaiblis par les structures.
L’organisation ajoute que la distance constitue aussi un défi. Un smartphone peut se trouver à 1 km d’une antenne terrestre, mais à environ 550 km d’un satellite. Le signal satellitaire doit alors compenser une perte pouvant être jusqu’à 300 000 fois plus importante que celle d’une antenne au sol. Même avec des satellites plus proches, à environ 330 km, la perte reste plus de 110 000 fois supérieure. Augmenter fortement la puissance du signal n’est ni économiquement ni techniquement simple, et les smartphones ne peuvent pas compenser cette perte.
Enfin, la capacité du réseau constitue une autre limite. Les débits annoncés — environ 17 Mb/s pour Starlink et 120 Mb/s pour AST SpaceMobile — correspondent à la capacité totale d’une zone couverte par le satellite, et non à la vitesse par utilisateur. Si la zone fait 25 km de diamètre (environ 490 km²), tous les utilisateurs présents doivent partager cette capacité. Dans les zones urbaines denses, cela peut représenter plus d’un million de personnes, et souvent plus de 100 000 même en zone rurale.
Isaac K. Kassouwi
(Source : Agence Ecofin, 9 mars 2026)
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