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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2015 > Janvier 2015 > Premier « afterwork » culturel du s.n. ART : Etre artiste ou l’eternel combat ?

Premier « afterwork » culturel du s.n. ART : Etre artiste ou l’eternel combat ?

samedi 24 janvier 2015

Art et culture

La vocation d’un concept comme le S.N ART est d’instaurer une réflexion autour des défis qui s’imposent aux acteurs culturels. La rencontre se tiendra tous les derniers jeudis de chaque mois, dans un décor différent.

Le choix de la thématique dépendra surtout de l’actualité, mais ce qui compte c’est de pouvoir créer des conditions qui permettent de financer les activités et autres projets culturels. Et de faire en sorte que les artistes, journalistes et opérateurs culturels puissent se retrouver.

L’initiative est commune à la revue d’art Afrikadaa et à la plateforme Agendakar. La première soirée du genre, animée par la journaliste Laure Malecot, a eu lieu avant-hier jeudi 22 janvier au Raw Material Company, autour du thème de l’art engagé ou comment « renouer avec l’art militant ». Annoncée sur le programme, l’écrivaine Ken Bugul sera « empêchée ».

Parler d’engagement artistique peut faire songer à ce courant littéraire qui s’empara de la littérature dès le XIXe siècle, mais c’était aussi l’esprit de la rencontre qui s’est tenue dans la soirée d’avant-hier jeudi 22 janvier 2015, au « Raw Material Company ». Trois artistes se sont adressés à un public venu les écouter, mais certainement aussi pour les interpeller sur leurs prises de position et combats idéologiques.

Boubacar Touré Mandémory raconte qu’il n’a jamais vraiment appris à tenir un appareil photo : c’est un « autodidacte ». D’abord photographe de presse, on lui doit toute une série d’images consacrées à Rufisque, et où il signe la chronique d’« une ville en décrépitude ». Il y dénonce le laxisme des autorités tout comme il est scandalisé par l’incivisme de madame et monsieur tout-le-monde.

Il y a aussi la rappeuse Moona Yanni qui dit qu’elle entretient une relation « très intime avec (sa) musique », et que son être se cache dans chaque interstice de chacune de ses compositions. Elle avoue aussi avoir eu une attitude un peu superficielle à ses débuts, avec sans doute l’excuse de la jeunesse. Mais la « nouvelle » Moona a d’autres préoccupations : elle pense que de nombreux conflits et autres brasiers en Afrique, ont des racines « ethniques ». Où ce qui pose problème finalement, c’est moins l’appartenance identitaire que la représentation que l’on nous renvoie. L’enjeu selon elle, c’est de pouvoir se réapproprier « nos images, nos vies, nos destinées ».

C’est sans doute pour cette raison que la Côte d’Ivoire (le Niger aussi) va accueillir « une extension du Journal télévisé rappé : pour que l’information se démocratise. Le rappeur Keyti, que cette parodie de J.T (qu’il coprésente avec le rappeur Xuman) a rendu célèbre, pense que la dépendance de nos propres chaînes de télévision vis-à-vis de médias occidentaux qui proposent souvent « leur regard » de l’actualité africaine, est inconcevable. C’est la « porte ouverte à toutes les manipulations et autres déformations ».

Engagement commercial

Mais lorsqu’il parle d’« engagement commercial », ses mots sont un peu moins philosophes et d’un réalisme quasi cynique. Toujours un peu circonspect face aux grandes théories et autres concepts aussi « fourre-tout » que celui d’ « engagement »... S’engager lorsqu’on est un artiste ne signifie pas selon lui que l’on doive se laisser mourir, pour mériter son titre et son statut. L’artiste-« il ne faut pas l’idéaliser » dit-il-ne vit pas que de ses idéaux, et l’art, dit Keyti, « n’est pas suicide ». On peut avoir et l’éthique, et l’argent. Quelqu’un dans le public dira d’ailleurs qu’il faut parfois être autonome financièrement pour se sentir libre de ne subir aucune pression.

Keyti explique aussi que lorsque Xuman et lui ont eu l’idée de construire leur Journal rappé qui connaît un véritable succès, ce qui comptait pour eux c’était de « faire de la musique, mais autrement (... ), de s’amuser sans prétention ».Concevoir un scénario qui pourrait marcher évidemment, mais avec le souci de faire quelque chose qui leur « ressemble, et qui soit utile ». Rédactrice en chef de la revue d’art contemporain Afrikadaa, Carole Diop, qui est à l’origine de cette rencontre prévue pour être mensuelle, pense que les artistes n’ont pas toujours des espaces d’échanges et que ce concept leur permettra de réfléchir à des opportunités de projets entre eux, en d’autres termes de créer une synergie.

Aux trois artistes elle parlera de « renouer avec l’art militant », dans un contexte où eux ne sont pas toujours « forcément connectés à leur société ». Moona est convaincue que « le rap sénégalais » est naturellement social, militant. Keyti dit, quant à lui, que l’artiste « n’est même pas tenu d’être engagé ». N’allez pas parler à Boubacar Touré Mandémory d’un « déterminisme social » qui influencerait ses images. « Mes photos naissent au gré du vent et au gré de mes humeurs » dira-t-il, même si on lui répliquera que le simple fait d’avoir photographié Rufisque « en décrépitude », c’était déjà un parti pris : il aurait pu prendre d’autres images.

La discussion avec le public portera aussi sur toutes les initiatives militantes et autres combats qui naissent en ligne et se développent sur les réseaux sociaux, sur fond de cyber-activisme. Lors de cette soirée d’ailleurs, certains membres d’un même groupe virtuel se rencontreront pour la première fois, dans la « vraie » vie. La grande crainte pour eux, c’est souvent la possible récupération politique de leurs mouvements citoyens. Keyti pense quant à lui que l’enjeu de toutes ces luttes, c’est qu’elles ne s’éternisent pas sur la toile où tout n’est que provisoire. A un moment, il faut descendre sur le « terrain ».

Théodora Sy Sambou

(Source : Sud Quotidien, 24 février 2015)

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