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M-PESA, MTN, Airtel : comment les « telcos » ont pris le contrôle de la finance africaine

mardi 7 avril 2026

Fintech

Les banques classiques découvrent aujourd’hui qu’elles ont sous-estimé la menace. Au Kenya, en Tanzanie, en Afrique de l’Ouest et, plus largement, sur l’ensemble du continent, les opérateurs télécoms et les fintech ont progressivement bâti de puissants écosystèmes financiers, souvent à bas bruit.

Il y a quinze ans, un banquier de Nairobi aurait souri à l’idée que son principal concurrent serait un opérateur de téléphonie mobile. Aujourd’hui, ce même banquier surveille avec inquiétude les chiffres de Safaricom. M-PESA, la plateforme de mobile money du géant kényan, compte désormais plus de 35 millions de clients actifs par mois au Kenya.

M-PESA ne propose plus seulement des transferts d’argent, elle offre du crédit, de l’épargne, de l’assurance, de la gestion de patrimoine. Et depuis ses positions, elle irrigue des dizaines de mini-applications dans l’agritech, le commerce en ligne, la santé. Le résultat est sans appel : M-PESA représentait 31 % des revenus de Safaricom en 2021. Cette part atteint 42 % en 2025, selon les données compilées par McKinsey & Company dans son dernier rapport sur le secteur bancaire africain. En quelques années, l’opérateur a basculé d’une entreprise de télécommunications à une institution financière déguisée en antennes-relais.

Quand le crédit digital explose

Ce basculement n’est pas un accident kényan, mais une tendance de fond qui redessine les lignes de front de la finance en Afrique, particulièrement dans l’Est du continent. Le crédit digital a progressé de 32 % au Kenya entre 2020 et 2024. Plus frappant encore, la demande adressée aux prestataires de crédit digital a été multipliée par cinq entre 2023 et septembre 2025. Des rythmes qu’aucune banque traditionnelle, avec ses exigences de collatéral et ses délais d’instruction, ne peut tenir.

Face à cette montée en puissance, les banques historiques réagissent mais souvent en ordre dispersé. KCB a pris une participation majoritaire dans Riverbank Solutions, une fintech locale. Equity Bank et KCB ont accéléré leurs acquisitions régionales en Afrique de l’Est pour préserver leur échelle. Access Bank, venue du Nigeria, a absorbé la National Bank of Kenya en 2025. Et le groupe sud-africain Nedbank a annoncé début 2026 une offre d’acquisition portant sur environ 66 % de NCBA Group, voyant dans le Kenya une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est.

Pendant ce temps, les telcos accélèrent dans l’autre sens. MTN a obtenu l’accord de ses actionnaires pour séparer juridiquement son activité mobile money de ses opérations télécom. Airtel Money Kenya est déjà licencié indépendamment comme institution financière, et prépare une introduction en bourse pour 2026.

Dans l’UEMOA, le mouvement suit la même logique. Wave a constitué en août 2025 Wave Bank Africa S.A. avec un capital de 20 milliards FCFA (35,2 millions $), et attend l’agrément de la BCEAO pour démarrer ses activités bancaires à part entière. Orange, elle, n’attend plus : Orange Bank Africa, née du partenariat entre le groupe et NSIA, est déjà agréée et revendique plus de 3 millions de clients. Depuis juillet 2020, elle a accordé plus de 640 milliards FCFA de crédits. Et le moins médiatisé de tous avance peut-être le plus vite : Axian, présent dans 19 pays sous les marques MVola, Mixx et Yas, a rebaptisé en novembre 2025 l’ensemble de sa branche financière en AXIAN Digibank & Fintech, et décroché en février 2026 une licence bancaire digitale aux Comores. Le groupe cible le million de PME accompagnées d’ici 2030. Ce n’est plus de la diversification, c’est une bascule structurelle.

Le Nigeria raconte une histoire similaire, par un autre chemin. Longtemps dominé par de grandes banques (Zenith, GTBank, Access, UBA), le marché nigérian voit aujourd’hui OPay et Moniepoint lui tailler des croupières à une vitesse qui inquiète les états-majors de Lagos : OPay dépasse 50 millions de téléchargements, Moniepoint rivalise avec les premières banques du pays sur l’acquisition marchande, et les deux plateformes ont déjà intégré épargne, crédit et outils de gestion d’entreprise.

Sur l’ensemble du continent, de Nairobi à Dakar, en passant par Lomé et Antananarivo, les télécoms et les fintech sont en train de devenir la colonne vertébrale du système financier africain. Marché par marché, agrément par agrément.

Le vrai avantage des telcos : la donnée

Ce qui distingue fondamentalement le modèle telco-banque n’est pas la technologie, les grandes banques investissent elles aussi massivement dans le numérique. C’est la donnée. Les opérateurs télécoms disposent d’historiques de comportement transactionnel, de géolocalisation, d’usage réseau et de fidélité client que les banques n’ont tout simplement pas. Ces données alimentent des modèles de scoring alternatifs capables d’évaluer la solvabilité d’un client sans jamais lui avoir accordé un prêt formel.

McKinsey note que c’est précisément sur ce terrain, le financement des PME et des populations à faible historique bancaire, que les fintechs et les telcos ont pris l’avantage sur les banques classiques. La bascule est déjà documentée chiffres à l’appui : MTN MoMo traite désormais 500 milliards de dollars de transactions par an sur 19 marchés africains, avec des revenus de services avancés — crédit, assurance, paiements marchands — en hausse de 40 % en un an.

Le mythe du partenariat

Le discours sur la complémentarité a longtemps fait consensus. Les telcos distribuent, les banques garantissent. Chacun son métier, chacun sa marge. Ce modèle a structuré plus d’une décennie entière de mobile money en Afrique. Il est en train de se fissurer. Pas brutalement, méthodiquement. Wave s’est d’abord adossée à UBA, faute de licence. Puis elle a décroché son agrément BCEAO. Puis levé des fonds massifs. Puis elle a créé Wave Bank Africa S.A., dont le dossier d’agrément est actuellement instruit par la BCEAO. Le partenariat semble souvent une phase transitoire. Et ce que les banques traditionnelles ont accompagné hier, elles le concurrencent aujourd’hui.

Les banques traditionnelles disposent encore d’atouts considérables : solidité bilancielle, confiance institutionnelle, capacité réglementaire. Mais le temps joue contre elles. Chaque mois qui passe, les telcos approfondissent une relation client que les banques peinent à déloger.

Fiacre E. Kakpo

(Source : Agence Ecofin, 7 avril 2026)

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