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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2021 > Mars 2021 > Les réseaux d’agents au Sénégal peuvent-ils aider l’économie à se redresser (…)

Les réseaux d’agents au Sénégal peuvent-ils aider l’économie à se redresser après la crise de la Covid-19 ?

samedi 13 mars 2021

Fintech

En avril 2020, après quelques semaines de couvre-feu national imposé par le gouvernement du Sénégal, la vie d’Oumar (prénom changé) s’est effondrée. Il est devenu l’un des milliers d’agents de dépôts et retraits (Cash—in/Cash-out) au Sénégal dont les revenus mensuels ont chuté de plus de 50 % (environ 80%), dont la fréquentation des clients a diminué de 80% et dont les heures de fonctionnement ont été réduites de 3 à 6 heures. Avec une économie mondiale au point mort, les transferts d’argent internationaux et nationaux ont également diminué.

Oumar s’occupe principalement des transferts de fonds internationaux et, avec les dépenses des ménages qui n’ont pas diminué pendant cette période, il a essayé de gérer de son mieux avec le peu de liquidités dont il disposait. Oumar a également essayé de s’assurer que son personnel réduit et ses clients suivaient des mesures de distanciation sociale et d’hygiène. En juillet, lorsque le couvre-feu a été levé, Oumar a heureusement vu son activité reprendre progressivement à son point de service. Cependant, ses revenus n’avaient pas encore atteint leur niveau d’avant le couvre-feu et il n’était pas en mesure de réembaucher tous ses employés.

La pandémie a affaibli les agents d’argent mobile sénégalais

Oumar n’est pas le seul dans cette situation difficile. En 2018, il y avait 54 638 agents d’argent mobile actifs au Sénégal, comprenant un mélange d’agents non exclusifs et d’agents dédiés à un partenaire particulier. MSC a mené une étudequalitative pour évaluer l’impact de la pandémie de Covid-19 sur ces agents au Sénégal pendant et après les restrictions de mobilité en 2020. Notre étude montre que la pandémie de Covid-19 pose quatre grands défis aux agents d’argent mobile :

Une forte baisse des transactions et des revenus :l es agents interrogés ont fait état d’une forte baisse des revenus pendant le couvre-feu. Suite au couvre-feu en vigueur du mois de mars au mois de juin, les revenus sont restés inférieurs à ceux de l’année précédente et l’activité a été lente à reprendre. Cette baisse de revenus peut s’expliquer par trois raisons principales. Premièrement, la baisse des transferts d’argent internationaux due aux restrictions et à la réduction de l’activité dans les pays développés, a entraîné une diminution des montants transférés et, par conséquent, des commissions des agents. Les restrictions ont également entraîné une réduction des heures d’ouverture des agents, qui n’ont pas été classés comme des ‘services essentiels’ pendant la période de fermeture, bien qu’ils aient joué un rôle clé dans l’accès au financement. Deuxièmement, ils ont également signalé une baisse des transactions en raison des restrictions de transport. Enfin, ils n’ont pas retrouvé le niveau de leurs revenus après l’assouplissement du couvre-feu en juin en raison d’un ralentissement général de l’économie.

Un défi pour rester rentable : alors que leurs revenus ont diminué en raison de la faible activité, les agents d’argent mobile ont dû faire face à des dépenses accrues en raison de la mise en place de différentes mesures d’hygiène et de sécurité pour contenir la propagation de la pandémie. Cela a eu un impact sur leurs activités à la fois opérationnel et financier : ils ont réduit leurs heures de travail, ont équipé leurs locaux de masques et de désinfectants pour les mains, et ont passé de plus longues heures en banque pour la gestion de la trésorerie. Parmi notre panel de 15 agents, un seul service de transfert d’argent (STA) avait fourni à ses agents des désinfectants pour les mains, tandis que les autres avaient laissé leurs agents s’en charger eux-mêmes.

Une gestion plus difficile des liquidités et de la trésorerie : la crise a accru les problèmes de gestion des liquidités et les a rendues plus coûteuses pour les agents. Depuis le début de la pandémie, les coûts de transport ont augmenté et, en raison des protocoles sanitaires en vigueur dans les banques, les agents ont passé plus de temps dans les agences bancaires. Cela s’est traduit par une réduction de leurs heures d’ouverture ainsi que par une augmentation du coût d’opportunité des retraits d’espèces. Les agents ont donné la priorité aux produits offrant des commissions intéressantes et aux produits avec lesquels ils pouvaient récupérer leurs fonds plus rapidement auprès du prestataire de services. Enfin, pour survivre, les agents ont réduit leurs dépenses personnelles et professionnelles.

Un manque de connaissances et compétences pour diversifier leurs revenus  : pendant le couvre-feu, les agents ont arrêté tous les services adjacents et se sont concentrés sur leurs clients pour renforcer leur activité. Aucun des agents interrogés n’a élaboré de nouveaux plans pour développer leur activité pendant la crise, car ils manquent de connaissances opérationnelles et financières pour élaborer des plans d’expansion après la pandémie.

Les agents d’argent mobile sont autonomes mais doivent être considérés comme une solution pour la prestation des services au dernier kilomètre.

Sur la base de l’expérience de MSC avec les agents d’argent mobile, les recommandations suivantes permettraient de renforcer la résilience des agents dans la phase post-Covid-19. Agir en ce sens devient d’autant plus important que le Sénégal connaît sa deuxième vague de la pandémie, mettant en place de nouveaux couvre-feux, ce qui restreint encore plus l’activité économique.

La pandémie a créé une opportunité d’élargir l’accès aux services financiers via les canaux numériques : La BCEAO devrait accélérer la mise en œuvre du projet d’interopérabilitédes écosystèmes pour les services financiers numériques, ce qui augmenterait la vitesse des transferts numériques. Cela peut créer de nouveaux domaines de croissance dans les paiements pour les agents d’argent mobile.

Les gouvernements devraient classer les agents dans la catégorie des services essentiels, en utilisant leur réseau pour atteindre les populations vulnérables et rurales : Le gouvernement du Sénégal n’a déclaré aucun service comme essentiel ou non essentiel, afin d’assurer leur prestation cohérente pendant le confinement. Cependant, le gouvernement devrait utiliser les canaux numériques pour les paiements sociaux et les agents, en tant que fournisseurs de services essentiels, contribueraient grandement à garantir que l’accès aux fonds ne soit pas perturbé. Par exemple, en Côte d’Ivoire, la société FinTech, Wizall Money, a été utilisée pour distribuer des paiements sociauxafin de soutenir les ménages vulnérables et le secteur informel. De même, la Banque centrale du Congo (BCC) s’est associée à des réseaux d’agents pour distribuer des paiements et encourager les citoyens à adopter les paiements numériques.En outre, les locaux des agents pourraient être réaménagés pour fournir également des services administratifs en soutenant les citoyens avec divers services tels que les cartes d’identité nationales, le paiement des factures de services publics et le paiement des impôts.

Le secteur privé et les ONG pourraient développer des partenariats avec les agents afin d’atteindre les populations rurales à faibles revenus du bas de la pyramide : la pandémie a stimulé la croissance du commerce électronique et des services numériques.Les start-ups et les entreprises de commerce électronique pourraient utiliser les réseaux d’agents comme points de collecte pour leurs plateformes. Les secteurs privés peuvent ensuite collaborer avec les agents pour atteindre les personnes à faible revenu et la population des zones rurales. Par exemple, les agents pourraient devenir un point de service pour fournir une multitude de services permettant aux entités de desservir le dernier kilomètre, en s’associant par exemple avec l’agro-industrie ou les compagnies d’assurance pour vendre des semences et des assurances agricoles.

Renforcer les compétences des agents pour les aider à développer leur résilience : Les agents ont dû faire face à des problèmes de résilience des entreprises et la plupart d’entre eux ont abandonné leurs plans d’expansion en raison de la crise. Les gouvernements et les partenaires devraient soutenir les agents par des formations afin de développer leur activité malgré la pandémie, en particulier les femmes agents. Les agents interrogés ont exprimé leur souhait de recevoir une formation non seulement sur les nouveaux produits et services des prestataires différents, mais surtout sur les outils de gestion, la gestion de la trésorerie, et la gestion des risques et des fraudes. Ces thèmes sont en phase avec les efforts du Gouvernement pour soutenir les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) en général. Ainsi, un effort concerté peut être fait pour assurer l’inclusion des agents d’argent mobile dans les activités mentionnées dans le deuxième Plan d’Actions Prioritaires (PAP II) du Plan Sénégal Emergent (PSE). Le PAP II a été adopté par le Gouvernement en septembre 2020 comme son plan de relancepour stimuler l’économie sénégalaise au lendemain de la crise du COVID-19.

Le gouvernement et le secteur privé doivent aider les agents à devenir plus inclusifs tout en diversifiant leur activité. Les réseaux d’agents peuvent servir d’extension des activités du gouvernement ou du secteur privé pour atteindre un plus grand nombre de bénéficiaires ou de clients. Cela peut être réalisé en formant des partenariats stratégiques avec divers acteurs publics et privés, tels que les ministères qui distribuent les prestations sociales et les compagnies d’assurance.

Axelle Kadio-Marokro et Shailey Tucker (MicroSave Consulting)

(Source : AgencEcofin, 13 mars 2021

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