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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2009 > Mai > Les pays pauvres réinventent le SMS, et l’avenir des mobiles

Les pays pauvres réinventent le SMS, et l’avenir des mobiles

lundi 4 mai 2009

Economie numérique

Il a fallu 15 ans pour que le quart de l’humanité soit doté d’un téléphone mobile, en 2003, et quatre ans seulement pour que la moitié de la population mondiale, soit 3,8 milliards d’individus, en soit équipée. La quasi-totalité des futurs nouveaux entrants résident désormais dans les pays du Sud, où les usages sont bien différents de ce que l’on connaît dans nos contrées dites “développées“.

InternetActu a déjà plusieurs fois relayé la thèse selon laquelle le futur des usages, innovations, technologies et marchés liés à la téléphonie mobile se dessinait notamment dans les pays pauvres, en évoquant par exemple ce qui se passe en Inde [1] ou au Kenya [2].

Cette thèse a récemment fait l’objet d’un rapport d’Internews [3], une organisation créée du temps de la guerre froide, qui regroupe 30 ONG œuvrant pour la liberté d’expression dans le monde, et dont l’objet est de favoriser l’indépendance des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques et financiers, et la libéralisation des pratiques des télécommunications.

Le titre du rapport, La promesse de l’ubiquité [4], résume bien les enjeux, et promesses, du développement de la téléphonie mobile dans les pays du Sud. Car la question n’est pas tant celle du développement des infrastructures, ni de l’abaissement des coûts d’abonnement ou des portables, que celle des bouleversements qu’engendreront la profusion des usages, et la connectivité permanente, dès lors que toute l’humanité, ou presque, sera connectée.

The promise of ubiquity

Si, au-delà de pouvoir être joint ou contacter quelqu’un en permanence, en Occident, les services mobiles se sont en bonne partie focalisés sur les loisirs, dans les pays pauvres, ils doivent d’abord répondre à des besoins. Ainsi, Internews dit s’intéresser aux innovations liées à la téléphonie mobile “dans les situations d’urgence ainsi que dans les pays fermés“, depuis qu’elle avait mis en place un système de communication par SMS à l’intention des journalistes qui couvraient le tremblement de terre à Java en 2006.

Dans le même ordre d’idée, John West, l’auteur du rapport, avait pour sa part mis en place un système de messagerie instantanée depuis Bagdad lorsque la capitale irakienne était bombardée par l’armée US en 1998, installé des radios numériques en Afghanistan entre 2002 et 2004, et développé un système d’alerte par SMS pour une agence de presse irakienne l’an dernier.

La question n’est pas de savoir si, mais quand tout le monde sera connecté

Le rapport avance que dans les 50 pays les plus pauvres, la croissance de la téléphonie mobile avoisine les 70% par an, et ce, depuis l’an 2000. Les acteurs industriels savent s’adapter, ne serait-ce que parce que s’ils n’intègrent pas dès maintenant ce marché, d’autres pourraient s’y implanter plus et mieux. Ainsi, Vodaphone, qui proposaient des forfaits à 100$ par mois il y a quelques années, commercialise aujourd’hui des abonnements de l’ordre de 5$, et des fabricants comme Nokia proposent des portables pour moins de 25$.

En terme de services, le pourcentage de Kenyans utisateurs du “m-commerce” (pour commerce par téléphonie mobile) est supérieur à celui des Américains ou des Finlandais. Et c’est le Pakistan qui a inauguré le premier déploiement national de la technologie Wimax, qui permet un accès sans fil à plusieurs kilomètres de distance. En Jamaïque, on compte plus de mobinautes que d’internautes, et les trois quarts de ceux qui n’ont pas encore accès à l’internet y entreront a priori depuis un téléphone portable.

Pour John West, “en terme d’ubiquité, la question n’est plus de savoir si la quasi-totalité des gens possèdera un téléphone mobile relié à des réseaux avancés permettant la diffusion de vidéos ainsi que la géolocalisation, mais quand“. Et pour lui, cet horizon ne sera pas atteint dans quelques décennies, mais dans quelques années.

En attendant, West présente plusieurs services et usages innovants qui n’auraient probablement pas pu être développés dans nos pays développés :

* Frontline SMS [5], un logiciel de gestion (envoi, et réception) de SMS utilisé dans une cinquantaine de pays, a servi à la surveillance des élections au Nigeria, au Bangladesh et au Mexique. Il permet à des paysans indonésiens, laotiens et salvadoriens d’être informé du cours de ce qu’ils produisent, à des malades d’être alertés lorsqu’ils doivent prendre leurs médicaments (et à quelles doses), à des ONG de dénoncer des abus, ou d’alerter leurs bases en cas de problèmes, aux Philippins ayant migré à l’étranger de continuer à converser avec leur pays, à des travailleurs sociaux pour garder le contact avec des SDF américains, à faciliter les transferts d’argent et la micro-finance en Suisse...

* Jasmine News Service [6], une agence de presse créée au Sri Lanka par un journaliste passé par Reuters et Dow Jones, avait d’abord tenté de commercialiser un système d’alerte par l’internet, mais il revenait à 7$ par mois aux abonnés. En passant au SMS, il a réuni quelque 100 000 abonnés, qui ne paient plus que 30 centimes par mois.

* John Marks [7] -qui préfère se présenter comme “insultant” plutôt que comme “consultant” des médias- travaille avec de nombreuses radios communautaires en Afrique, arguant du fait que leur succès réside en partie dans leur capacité à passer d’un modèle de radio “qui crie à un média “qui échange“.

Afin de lutter contre les risques de fraude électorale, certaines ont déployé tout un réseau de correspondants, dans les bureaux de vote, dans le but d’annoncer, en temps réel, le résultat des élections. Pour motiver les volontaires, une expérimentation de “micro-paiement” de ceux qui témoignent, depuis leur téléphone mobile, est ainsi à l’expérimentation.

* Mike Grenville a créé 160characters.org [8] pour promouvoir les usages du SMS en 2001. Convaincu de la pertinence du “texting” et des SMS, il n’en déplore pas moins le peu de cas que fait l’industrie de toutes les possibilités qui y sont associées : “Le SMS a toujours été un succès en dépit, plutôt que grâce, aux opérateurs“. Créé initialement pour permettre aux opérateurs téléphoniques d’envoyer des messages de service [9], Grenville note ainsi qu’il a fallu attendre près de 10 ans avant qu’il ne devienne un média populaire.

Il déplore également le fait qu’on manque toujours d’un certain nombre de fonctionnalités basiques à même de contribuer aux développements des usages, telles que la possibilité de placer certains numéros en liste noire, de paramétrer un répondeur automatique, de consulter les SMS sous forme d’enfilade, de les retransmettre par e-mail...

Pour Grenville, “le SMS est un peu comme de la colle entre les choses : entre un forum et ses utilisateurs, un article de presse et ses lecteurs, une publicité et des consommateurs“, voire comme de la colle entre les gens, ce que résume également l’expression “Application to Person (A2P)“.

* TxtPowerAux Philippines, où l’utilisation du SMS est telle qu’on a surnommé le pays “la capitale mondiale du texting“, le président Estrada avait été renversé en 2001 [10] par un mouvement social en bonne partie coordonné par SMS. L’organisation TxtPower [11], née de cette mobilisation, est aujourd’hui devenue un puissant mouvement de défense des consommateurs qui lutte autant pour faire baisser les prix que pour défendre les droits des utilisateurs de mobiles.

Le rapport cite également SOS SMS [12], créé pour permettre aux migrants d’alerter leurs proches en cas de problème ou d’abus. 90% des 8 millions de Philippins ayant migré à l’étranger disposent en effet d’un téléphone portable, et ils sont nombreux à garder leur carte SIM philippine pour rester en contact avec leurs proches, à moindres frais.

* le designer Jan Blom est à la tête du Centre de recherche de Nokia à Bangalore [13]. Pour lui, les nouveaux utilisateurs des pays émergents se distinguent assez nettement de ceux des pays riches. D’une part, ils ne sont pas confrontés à la saturation d’information, non plus qu’à l’”infobésité“, dont pâtissent nombre des occidentaux.

D’autre part, une bonne partie d’entre eux sont illettrés, voire analphabètes. Or, les interfaces sont essentiellement textuelles, et les représentations iconographiques demeurent basées sur les cultures occidentales. Qu’il s’agisse de l’amélioration des soins, de l’éducation, des rapports à l’administration, note Blom, “quand le prix des portables aura baissé suffisamment pour que cinq milliards d’individus puissent être connectés, comment cela changera-t-il le monde ?”

Des exemples qui montrent surtout qu’on n’a pas fini d’explorer les usages des SMS, qui impactent toute la gamme des pratiques : communication, commerce, démocratie, médias, administration, santé... Malgré le design sommaire des messages et des appareils - qu’en Occident nous avons déjà tendance à reléguer dans les oubliettes des technologies à l’heure où l’iPhone canibalise le trafic mobile [14] -, il n’est pas exclu que l’avenir de la mobilité, voire de la connexion ubiquitaire, dépende, en partie, de cette technologie rudimentaire.

Voir aussi :
Le futur de la téléphonie mobile se joue aussi au Kenya [15]
Accès collectifs en milieu rural : le “far net” indien [16]
Le développement passera-t-il par l’internet ou par le téléphone ? [17]
Annie Chéneau-Loquay : “Ce qui sert le plus en Afrique, c’est la voix” [18]

Jean-Marc Manach

(Source : Internetactu, 4 mai 2009)


[1] Inde : http://www.internetactu.net/2005/07/07/accs-collectifs-en-milieu-rural-le-far-net-indien/

[2] Kenya : http://www.internetactu.net/2006/09/18/le-futur-de-la-telephonie-mobile-se-joue-aussi-au-kenya/

[3] Internews : http://www.internews.fr/spip.php?article6

[4] La promesse de l’ubiquité : http://www.internews.fr/spip.php?article459

[5] FrontlineSMS : http://www.frontlinesms.com/

[6] Jasmine News Service : http://www.jasminenews.com/about-jnw

[7] John Marks : http://www.xs4all.nl/~jmarks/index.html

[8] 160characters.org : http://www.160characters.org

[9] initialement : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sms

[10] renversé : http://www.temps-reels.net/article1077.html

[11] TxtPower : http://www.txtpower.org/

[12] SOS SMS : http://mobileactive.org/sos-sms-text-helpline-philippine-workers

[13] Centre de recherche : http://research.nokia.com/research/labs/teams/systems_research_india

[14] à l’heure où l’iPhone canibalise le trafic mobile : http://www.groupereflect.net/blog/archives/2009/04/lecon_deconomie.html

[15] Le futur de la téléphonie mobile se joue aussi au Kenya : http://www.internetactu.net/2006/09/18/le-futur-de-la-telephonie-mobile-se-joue-aussi-au-kenya/

[16] Accès collectifs en milieu rural : le “far net” indien : http://www.internetactu.net/2005/07/07/accs-collectifs-en-milieu-rural-le-far-net-indien/

[17] Le développement passera-t-il par l’internet ou par le téléphone ? : http://www.internetactu.net/2005/07/08/le-dveloppement-passera-t-il-par-linternet-ou-par-le-tlphone/

[18] Annie Chéneau-Loquay : “Ce qui sert le plus en Afrique, c’est la voix” : http://www.internetactu.net/2005/07/14/annie-chneau-loquay-ce-qui-sert-le-plus-en-afrique-cest-la-voix/

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