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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2020 > Mai 2020 > Les femmes et la « gig economy » digitale : mêmes problèmes, mêmes inégalités

Les femmes et la « gig economy » digitale : mêmes problèmes, mêmes inégalités

vendredi 22 mai 2020

Genre

Dans un monde de plus en plus digital, où des technologies qui n’étaient que fiction il y a dix ans sont aujourd’hui une réalité, l’innovation a considérablement favorisé la participation des femmes à la prestation de services réalisée au moyen de plateformes digitales. Ce phénomène a donné naissance à la « gig economy » (ou « économie à la tâche »), un écosystème qui permet aux travailleurs salariés ou non-salariés de se procurer des revenus dans le cadre d’emplois temporaires, surnommés « gigs ».

La gig economy digitale s’est rapidement imposée en Afrique et continue d’être source de nouvelles opportunités pour les jeunes et les femmes. Research ICTAfrica estime qu’à fin 2018, il existait 277plateformes digitales uniques pour le seul continent africain, utilisées par près de 5 millions de travailleurs indépendants. Certaines plateformes digitales fonctionnent au niveau international, comme Airbnb, Uber ou Jumia, et couvrent de multiples marchés. D’autres sont plus locales et restent axées sur leur marché d’origine, comme par exemple Sendyet Lynkau Kenya, goDroppingau Ghana ou Gokadaau Nigeria.

La dynamique du genre dans l’économie du travail indépendant

Des études récentes [1] de MSC au Kenya font ressortir une participation croissante des femmes à la gig economy, notamment en ce qui concerne les emplois peu qualifiés. Les plateformes émergentes permettent aux femmes d’accepter des missions temporaires et de mieux gérer leur temps. La flexibilité du travail à la tâche permet aux femmes de proposer des services qui correspondent à leurs compétences et d’organiser leur temps de travail en fonction de leur disponibilité. On observe néanmoins qu’elles sont davantage présentes dans les emplois traditionnellement féminins, comme par exemple la coiffure, l’esthétique ou le ménage. Les femmes prennent ces emplois en raison de leur connaissance de ces professions, de leur réticence à prendre des risques et du poids des normes sociales. Les hommes qui participent à la gig economy travaillent plus souvent comme livreur, travailleur de chantier, chauffeur ou réparateur à domicile.

Une analyse comportementale de ces travailleurs à la tâche fait ressortir d’importantes différences entre les motivations des hommes et des femmes.

Cet aspect prédispose vraisemblablement (et injustement) les hommes à profiter de façon plus lucrative des emplois offerts sur les plateformes digitales. Nous avons étudié certaines des raisons de ce fossé entre hommes et femmes et souhaitons proposer des mesures pour le combler.

Les femmes se heurtent à des difficultés spécifiques lorsqu’elles utilisent des plateformes en ligne pour rechercher du travail et commercialiser leurs produits et leurs services. Dans beaucoup d’économies émergentes, l’accès aux appareils numériques qui permettent d’accéder à ces plateformes est traditionnellement inégal entre hommes et femmes.Les plateformes de travail indépendant du Kenya, comme par exemple Littlecab, un service de chauffeur privé, ou Sendy, une société de courses à domicile, exigent une disponibilité de 24h/24 pour offrir des services. La disponibilité des femmes sur les plateformes d’emploi en ligne qui exigent une présence physique est limitée par les besoins de leur famille. Sur la plupart de ces plateformes, le nombre d’heures que les travailleurs indépendants enregistrent influence leur notation, ce qui peut en retour avoir un impact négatif sur le niveau relatif de leur disponibilité supposée. Les femmes décrochent ainsi moins de missions sur les plateformes qui affectent les propositions de travail en fonction des notations d’utilisateurs, lesquelles sont influencées par le niveau de présence sur la plateforme.

Les travailleuses indépendantes et les clientes sont également exposées à des risques accrus dans le cadre des contrats qui impliquent une présence physique. Les clientes manifestent par exemple un souci de sécurité plus important lorsqu’elles réservent des services de chauffeur privé en ligne. Les travailleuses indépendantes font état de situations de harcèlement sexuel et sont donc moins enclines à servir des clients de sexe masculin, surtout en dehors des heures de travail habituelles. Une travailleuse indépendante qui offre des services d’esthétique et de soins à domicile indique ainsi dans le cadre d’un entretien que les « exigences excessives » de clients masculins l’ont amenée à éviter les demandes de services émanant de la clientèle masculine.

Comme dans les entreprises, les femmes ont du mal à obtenir le même niveau de revenus que les hommes sur ces plateformes. On observe qu’elles se montrent plus souples dans leur tarification et qu’elles sont davantage susceptibles d’être sous-payées sur les plateformes de travail en ligne, y compris pour des missions de travail plus qualifié, au point parfois de ne pas couvrir leurs frais. Les entrepreneuses en ligne qui facturent des tarifs comparables à ceux des hommes décrochent souvent moins de contrats que ces derniers. Un système dans lequel les femmes facturent moins que leurs homologues masculins conduit à une dévalorisation des services qu’elles proposent.

Même lorsqu’elles arrivent à surmonter ces difficultés, les travailleuses indépendantes qui utilisent les plateformes digitales n’obtiennent souvent pas suffisamment de travail ou finissent par abandonner complètement le système.

Comment encourager la participation des femmes à la « gig economy » ?

Plusieurs mesures pourraient être envisagées par les parties prenantes pour résoudre ces problèmes et encourager une participation continue des femmes. Certaines plateformes ont déjà adopté des mesures proactives dans ce sens.

Certaines plateformes offrent la possibilité aux utilisateurs et aux prestataires de services de choisir avec qui ils souhaitent travailler. Bolt, une application de services de chauffeur privé présente dans plusieurs pays d’Afrique, autorise par exemple ses clientes à choisir des chauffeurs de sexe féminin et inversement. AnNisaest une application de chauffeur privé axée sur les femmes, qui est gérée par des femmes et sert uniquement une clientèle féminine.

Certaines plateformes ont mis en place des tarifs standards pour garantir une rémunération correcte de leurs prestataires de services. Les plateformes pourraient également mettre en place des algorithmes qui favorisent une tarification uniforme et conduisent les utilisateurs à choisir des prestataires uniquement sur la base de leurs notations respectives. Elles pourraient aussi envisager de permettre aux clients de donner leur avis sur la qualité des services fournis et d’utiliser ces avis pour noter les prestataires présents sur la plateforme. Une notation plus élevée permettrait ainsi aux prestataires concernés de demander des tarifs plus élevés plutôt que de s’aligner sur la tarification standard de la plateforme.

Autonomiser les femmes grâce à une participation accrue à lagig economy

En plus de leur offrir davantage d’opportunités d’emploi et de revenus, la participation des femmes à la gig economy digitale leur permet également de se créer un historique professionnel en ligne, ainsi qu’un historique financier dans de nombreux cas. Les données ainsi générées pourraient permettre aux établissements financiers de concevoir des produits et services adaptéspour améliorer la gestion des finances et des risques de ces travailleuses. Lorsqu’elles accèdent à l’indépendance financière, les femmes acquièrent un pouvoir de décision plus important, ce qui permet d’accroître leur autonomisation économique.

Nous avons ainsi un moyen de tourner la « gig economy » à leur avantage.

Nancy Kiarie, Edward Obiko, Anup Singh.
Microsave Consulting

(Source : Agence Ecofin, 22 mai 2020)

Documents joints

  • 3-in-les-femmes-et-la-gig-economy-digitale-memes-problemes-memes-inegalites.jpg (JPG - 51.4 kio)

[1] À paraître

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