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Les enjeux d’une édition en ligne : quant la pensée « fixe » participe du même sens social que l’érection de bâtiments publics

samedi 13 septembre 2003

Presse en ligne

« L’apparition du numérique, en tendant à concentrer, à condenser l’écriture, à la rendre adaptable à cette fluidité constante, est en train de modifier notre mode même d’appréhension du monde ». C’est ce qui ressort d’une étude récente sur les Enjeux sociologiques de l’édition en ligne, menée par des étudiants de Sciences Pô - Paris.

L’un des apports essentiels des nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic) réside dans l’interactivité. Ces termes de l’étude débouchent sur les considérations qui suivent : un des aspects les plus novateurs de l’édition en ligne, réside dans le fait qu’elle peut permettre de fonder un nouveau rapport auteur-lecteur. Certes, souligne-t-on, « le lien entre l’auteur et son lecteur, par le biais d’une correspondance, a toujours existé. Mais encore fallait-il un lecteur véritablement passionné, un auteur prêt à échanger, et la médiation lente du courrier ; ou bien quelques mots échangés dans la foule d’une conférence ». Les lecteurs qu’un même livre a touchés peuvent se retrouver malgré la distance, et confronter leur passion. Mais au-delà par exemple de ces types de foras, les lecteurs ont désormais le moyen de prendre contact plus facilement avec l’auteur. « Le livre, ainsi, prend vie à travers le réseau ». Recréation de l’oeuvre, la lecture s’offre ainsi au regard de l’auteur dans l’immédiateté de la création. « Elle vient donc la modifier au moment même de son engendrement ». Pour les étudiants, « par ce partage d’une nature nouvelle, c’est finalement la différence entre auteur et lecteur qui tend à s’estomper, pour faire émerger une sorte d’art collectif, aux virtualités non encore envisageables ». Mais encore faut-il réfléchir aux conséquences de ce genre d’expériences, confrontées à la notion de droits d’auteurs et de propriété intellectuelle. Bref ce qui, selon les étudiants est important de souligner, c’est le fait que « ces expériences sont à l’heure actuelle très marginales, et que des projets qui se veulent novateurs dans le domaine de l’art restent toujours en retrait dans le domaine purement littéraire ». On peut donc, avec les étudiants, en tirer la conclusion selon laquelle, « si les bouleversements semblent importants du point de vue des rapports auteur-lecteur, c’est peut-être là qu’ils se feront le plus attendre, tant il est vrai que la notion de création personnelle semble devoir résister encore aux virtualités offertes ».

Le contenant modifie le contenu : quel livre pour l’avenir ?

A ce niveau de la réflexion, l’étude note que « les changements dans la chaîne de diffusion du livre, comme dans sa matérialité d’objet, entraînent inéluctablement un changement radical dans l’essence même de l’oeuvre écrite ». Pour les auteurs, il n’est besoin en effet que de rappeler les réflexions du linguiste Jack Goody, dans son ouvrage La Raison graphique, montrant à quel point la façon d’écrire conditionne et modifie la pensée, pour se persuader du bouleversement que constitue l’émergence de l’édition en ligne et du livre numérique. « Le livre numérique ne saurait demeurer ce qu’il est encore plus ou moins à l’heure actuelle : une copie sur écran d’une oeuvre qui pourrait être ou a été imprimée sur papier. Le document numérique possède une spécificité propre qui consiste non seulement en l’usage de l’interactivité, mais également en ceci qu’il mêle des données de nature différente, texte, son et image ». Et de citer Franck Ghitalla qui, dans son article de la revue Communication et langage (n°122), consacré aux Ntic et nouvelles formes d’écriture, aborde cette question en parlant d’une « hétérogénéité des systèmes d’entrée et de sortie », et en évoquant le fait que le document numérique n’est pas seulement « création ex nihilo d’un élément sémiotique, mais importation et transformation d’éléments existants ». De sorte que l’oeuvre littéraire passe d’une organisation linéaire à une organisation spatiale « sous forme de fenêtres et de liens de façon à s’ouvrir à des parcours multiples ». Conséquence : « La frontière entre lecture et écriture tend ainsi à s’estomper, de même que le caractère purement scriptural et phonographique de l’oeuvre, dans la mesure où s’ajoute au message écrit la dimension idéographique des symboles ». Mais surtout, cette possibilité de parcours divers modifie la nature de l’oeuvre, qui devient intrinsèquement variable. « Et cette fluidité consubstantielle à l’oeuvre numérique marque le passage du livre-objet au livre-étendu, du livre-monument au livre-flux » (expression empruntée à Alain Cordier). A propos de ce dernier, cité par les auteurs de l’étude, voilà ce qu’il écrit : « Employer ce terme de monument à propos du livre, c’est reconnaître que, précisément, une pensée fixe, à un moment donné, participe du même sens social que l’érection de bâtiments publics. La pensée a besoin, en soi, de fixité et de lenteur pour se forger et pour s’entendre. »

Cette dernière remarque conduit le collectif des étudiants au coeur du problème. Là où se pose la question de la nature même de la pensée, en fonction de son mode d’expression. « Un message soumis à révision immédiate constitue en soi un risque pour toute forme d’engagement et de vérité, en même temps que pour toute tentative de construction d’une pensée solide. » S’il est vrai que l’invention du paragraphe, pour des commodités éditoriales, a modifié profondément le mode de structuration de nos pensées, « l’apparition du numérique, en tendant à concentrer, à condenser l’écriture, à la rendre adaptable à cette fluidité constante, est en train de modifier notre mode même d’appréhension du monde » ont conclu les étudiants.

Félix Nzale

(Source : Sud Quotidien 13 Septembre 2003)

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