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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2019 > Mai 2019 > Lacina Koné, Directeur Général de Smart Africa veut « un marché numérique (…)

Lacina Koné, Directeur Général de Smart Africa veut « un marché numérique unique africain »

samedi 4 mai 2019

Portrait/Entretien

Ingénieur des Telecom ayant fait carrière aux Etats-Unis puis conseiller du président de la Cote d’Ivoire Alassane Ouattara sur les questions numériques, Lacina Koné vient de prendre la direction de Smart Africa, un important réseau pour lequel il nourrit de grandes ambitions.

Qu’est-ce que Smart Africa ?

Smart Africa est née de la volonté de prendre en main notre destin en étant un acteur de la 4e révolution industrielle. L’Afrique ne peut pas être un copilote de sa révolution numérique. Or, depuis ces 30 dernières années, si les opérateurs Télécoms ont fait beaucoup de choses pour la digitalisation du continent, cela s’est fait de manière désordonnée, sans harmonisation. Smart Africa réunit plusieurs chefs d’Etats qui veulent accélérer la digitalisation du continent et harmoniser cet énorme espace pour créer un marché commun. Ses 24 états membres représentent 600 millions de consommateurs, soit presque deux fois les États Unis et ce n’est qu’un début.

Quels genres d’actions menez-vous ?

Un exemple : nous nous réunissons chaque trimestre avec le Conseil africain de régulateurs (organe de Smart Africa) pour étudier la suppression de l’effet roaming. Concrètement, si vous appelez avec un téléphone malien, au Niger par exemple –deux pays voisins-, cela vous coûte cher. Nous avons mené des tests pilotes dans la zone Ouest Africain et les pays du corridor du nord (Kenya, Tanzanie, Ouganda et Rwanda) qui se sont révélés très probants. L’idée est d’instaurer une période de gratuité pour ceux qui voyagent d’un pays à l’autre, faire en sorte que les consommations ne soient pas surtaxées au moins pendant quelques jours, ce qui laisse aux consommateurs le temps de s’acheter une puce locale s’ils comptent rester dans le pays qu’ils visitent.

Plus les opérateurs sont nombreux à proposer leurs services, plus les tarifs sont avantageux

Est-ce que cela ne crée pas de tensions avec les opérateurs qui gagnent beaucoup d’argent avec des tarifs de roaming parfois indécents ?

Les opérateurs font partie de nos partenaires. Ils voient comme nous que la première conséquence de la suppression de l’effet roaming est l’augmentation du nombre de consommateurs. Certes les tarifs baissent, mais le trafic part en flèche. D’après des tests que nous avons menés, l’augmentation du trafic dépasse 800% !

Réussissez-vous à mobiliser les opérateurs sur d’autres projets ?

Oui. Par exemple, des opérateurs déploient aujourd’hui beaucoup de moyens pour connecter le Sénégal et la Guinée. Nous nous efforçons de faire en sorte que ces connexions soient « Open Axis », c’est-à-dire ouvertes aux autres opérateurs. Plus ils seront nombreux à proposer leurs services, plus les tarifs deviendront intéressants pour les consommateurs qui seront de plus en plus nombreux. A Kigali, 1GB coûte seulement 0.56 dollars US, alors que le Rwanda est un pays enclavé. En Cote d’Ivoire, plateforme, où plusieurs câbles sous-marins se croisent, le coût du 1GB s’élève à 4.1 dollars US.

Pourquoi une telle différence de prix ?

Parce que Kigali est connecté aux réseaux d’Ougada, de Tanzanie, du Burundi, de tous les pays frontaliers en dehors de la RDC. C’est la diversité d’accès qui permet de tels tarifs.

Les GAFA : absents du continent africain

La question du Data est sensible partout. En Europe, une loi – la RGDP- limite l’accès aux données personnelles pour les GAFA, l’Afrique doit-elle selon vous se doter du même arsenal juridique ?

Bien entendu. Notre objectif est que le trafic reste en Afrique et les Data aussi. La République de Djibouti conduit un chantier pour construire un Data center pour que les informations qui circulent sur le web soient traitées sur le continent et non pas à l’étranger comme c’est le cas aujourd’hui. Nous devons nous doter du même attirail législatif que les européens pour protéger ces données. Cela implique aussi d’investir dans des infrastructures. Là aussi, cela profitera à tous. Avec plus d’infrastructures, les gros investisseurs voudront s’installer en Afrique.

N’est-ce pas le cas aujourd’hui ?

Pas vraiment. Facebook est présent avec quelques routers en Afrique du Sud et au Nigeria, mais pas un véritable Data center. Les autres GAFA sont complètement absents donc internet coûte plus cher. Et chaque demande formulée sur le net passe par l’Europe ou l’Amérique Latine. Avec des pays africains interconnectés, cela ne serait pas le cas et les Gafas seraient plus présents.

Est-ce que Smart Africa a les moyens d’assurer le financement de ces infrastructures ?

Nous avons doublé notre budget pour amener plus de monde autour de la table. Pour les investissements lourds, nous allons créer un Special purpose vehicleavec des capitaux privés. Les Chinois de la Exim bank, les Indiens et les Européens sont intéressés pour y participer.

Faut-il plus de câbles sous-marins ?

Non, il y en a suffisamment. Ce qui manque c’est l’inter-connectivité, surtout pour les pays enclavés. Nous allons y travailler pendant le prochain sommet annuel Smart Africa qui se tiendra à Kigali du 14 au 17 mai prochain. Nous avancerons sur le projet intra-African Crossborders, qui doit relier le Mali avec la Guinée, la Sierra Leone et la Guinée avec la Cote d’Ivoire. Si la Guinée profite d’une connexion en fibre optique avec le Mali et d’une autre avec Abidjan, les guinéens auront le choix. En terme de tarif ce sera plus avantageux.

Qui sera présent au forum de Kigali ?

On attend 4500 délégués. L’an dernier, il y en avait 4000 de 92 pays. Nous allons réunir le Conseil administration de Smart Africa, un conseil des ministres et un comité de pilotage avec les partenaires tels que Platinum, Ericson, Tata, Huawei… Le thème retenu cette année est « boosting digital economy » (NDLR, propulser l’économie digitale).

Pourquoi tous les pays africains ne vous ont-ils pas déjà rejoint ?

C’est une question de temps. Nous attendons beaucoup du Nigeria et de l’Ethiopie, deux géants du continent. Les jours à venir , j’irai à Addis Abeba rencontrer le ministre de l’Economie numérique pour étudier les modalités et les détails de l’entrée de l’Ethiopie dans Smart Africa. A la fin du mois, se tient une réunion au Nigeria. Avec ces deux pays, Smart Africa ne représenterait plus 600 mais 900 millions de consommateurs. Cette année, le Sierra Leone se joindra à Smart Africa pendant le sommet.

Les Etats-Unis d’Afrique sont une vieille idée qui se heurte aux différences. Est-ce que le numérique est un sujet où l’on peut obtenir un consensus entre les pays africains ?

Oui. Nous avons le support des chefs d’Etats des 24 pays membres. Au niveau du comité de pilotage, ce sont les ministres des pays membres qui travaillent ensemble. Nous comptons des soutiens de haut niveau. L’Union africaine co-préside le Conseil d’administration de Smart Africa. L’Union européenne, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement sont membres.

Vous êtes un bon exemple de ce qu’est un « Repat », après une carrière aux Etats-Unis, vous décidez de revenir en Cote d’Ivoire pour conseiller le président sur les questions numériques. Quel sens à, pour vous, cette nouvelle aventure avec Smart Africa ?

Je traite les mêmes sujets que lorsque je conseillais le président Ouattara, mais sur le plan continental. Nous parlons de transformation de l’innovation, d’harmonisation, de régularisation à un niveau transfrontalier et c’est passionnant.

François de Labarre

(Source : Paris Match, 4 mai 2019)

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