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Fiscalité numérique : le pari sénégalais de la souveraineté

mardi 23 décembre 2025

Fiscalité

Le Sénégal amorce un tournant décisif de sa politique économique en faisant de la fiscalité numérique un levier de reconquête de sa souveraineté. À travers le Programme de Redressement Économique et Social (PRES), l’État entend mobiliser de nouvelles ressources en soumettant à l’impôt des secteurs en forte croissance tels que le mobile money, les jeux en ligne et les cryptomonnaies. Une orientation stratégique qui ravive le débat sur l’équilibre entre impératif de souveraineté budgétaire et préservation de l’inclusion financière.

Avec le programme « Jubbanti Koom », les autorités rompent avec près de quarante années de politiques fiscales jugées accommodantes. Longtemps marquée par des exonérations accordées aux investisseurs étrangers, cette approche avait contribué à l’érosion progressive des recettes publiques. Désormais, le choix est clairement assumé : privilégier la mobilisation des ressources internes afin de réduire la dépendance à l’endettement extérieur et de garantir un financement plus autonome du développement national. Cette inflexion répond à une urgence économique. La loi adoptée le 27 septembre 2025 consacre cette nouvelle doctrine en élargissant l’assiette fiscale à l’économie numérique, jusque-là largement en dehors du champ de l’impôt. Sont désormais concernés les transactions via le mobile money, les services numériques, les paris sportifs, les jeux en ligne, les cryptomonnaies, ainsi que les téléphones importés. Autant de secteurs générant des flux financiers considérables, sans contribution fiscale à la hauteur de leur poids économique.

Hier, mardi 23 décembre, à Dakar, lors de la quatrième édition du Tax Brunch, consacrée aux innovations fiscales issues du Plan de Redressement Économique et Social, le Dr Saliou Dieye, président de l’Ordre national des experts du Sénégal (ONES), s’est félicité de la pertinence du thème. Selon lui, cette réforme constitue un acte fort de souveraineté économique. « Elle permet d’intégrer dans l’assiette fiscale des flux économiques jusqu’ici non imposés », a-t-il déclaré devant un parterre d’autorités publiques, d’experts fiscaux et de partenaires internationaux.

Au-delà de la quête de nouvelles recettes, l’enjeu est plus large. Il s’agit pour l’État d’affirmer sa capacité à réguler une économie numérique devenue centrale dans les échanges et la création de richesse. En étendant la fiscalité à ces activités, les autorités entendent éviter que la valeur produite sur le territoire national n’échappe durablement au contrôle public et au bénéfice de la collectivité.

Le risque d’une souveraineté contre-productive

Cette orientation ne fait toutefois pas l’unanimité. Mohammed Dièye, responsable de la section fiscale de l’ONES, met en garde contre les effets potentiellement contre-productifs d’une taxation excessive du mobile money. Selon lui, ce service a joué un rôle déterminant dans l’inclusion financière de millions de Sénégalais jusque-là exclus du système bancaire formel, renforçant la résilience économique nationale et réduisant la dépendance aux circuits financiers internationaux. Fragiliser cet outil d’autonomie financière populaire au nom de la souveraineté budgétaire pourrait, prévient-il, créer une contradiction stratégique. L’expert plaide pour une approche plus équilibrée, ciblant prioritairement le foncier, un secteur largement sous-taxé et historiquement concentré entre les mains d’élites ayant peu contribué aux recettes publiques. Une telle option permettrait d’accroître les ressources de l’État tout en préservant les acquis en matière d’inclusion économique.

Dialogue et acceptabilité, clés d’une réforme durable

Pour Djibril Badiane, de l’International Budget Partnership, la souveraineté économique ne saurait être décrétée unilatéralement. Elle se construit dans le dialogue et la concertation. L’ONES revendique d’ailleurs un rôle de médiateur entre l’administration, le secteur privé et la société civile, convaincu qu’aucune réforme fiscale ne peut s’inscrire durablement sans l’adhésion des populations. Les textes d’application étant encore en cours d’élaboration, des ajustements demeurent possibles. Le défi consiste à mettre en place une fiscalité capable de renforcer effectivement l’autonomie financière de l’État sans affaiblir les dynamiques économiques endogènes qui constituent le socle même de cette souveraineté.

Car la souveraineté économique ne se mesure pas uniquement à la capacité de l’État à lever l’impôt, mais aussi à celle de garantir l’inclusion économique, l’accès aux services financiers et la vitalité du tissu productif national. L’équation reste délicate : accroître les recettes publiques tout en consolidant une économie résiliente et inclusive. Au-delà des considérations techniques, l’enjeu est éminemment politique. La légitimité de la réforme conditionnera son efficacité. Sans l’adhésion des contribuables et des acteurs économiques, même les innovations fiscales les plus ambitieuses risquent de se heurter à des résistances susceptibles d’en limiter la portée. Le pari de la souveraineté économique à l’horizon 2050 repose ainsi sur un contrat fiscal renouvelé : des citoyens prêts à contribuer davantage, à condition que l’État démontre sa capacité à utiliser efficacement les ressources mobilisées au service du développement national. C’est à cette condition que la fiscalité pourra devenir un véritable instrument de souveraineté économique durable et partagée.

(Source : Sud Quotidien, 23 décembre 2025)

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