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Cyberviolences au Sénégal : l’ampleur silencieuse d’un fléau numérique

lundi 8 juin 2026

Usages et comportements

Les atteintes à la vie privée et les violences numériques prennent de l’ampleur au Sénégal. Derrière les chiffres officiels de la Commission de protection des données personnelles (CDP) se cache une réalité bien plus vaste à travers le cyberharcèlement, la diffusion non consentie de contenus intimes et les atteintes aux données personnelles, particulièrement chez les jeunes et les femmes.

Les plateformes numériques sont devenues le théâtre de nouvelles formes de violences au Sénégal. Selon les rapports d’activités trimestriels de la Commission de protection des données personnelles (Cdp), 456 dossiers ont été traités en 2025. Parmi eux, seules 20 plaintes et 3 signalements ont été officiellement enregistrés.

Des statistiques qui pourraient laisser croire à une faible ampleur du phénomène. Pourtant, la réalité est tout autre. Depuis 2018, près de 5 000 dossiers liés à la diffusion de vidéos intimes sans consentement auraient été recensés par la Division spéciale de la cybersécurité (Dsc). Pour Fatimatou Fall, cheffe de la Division du contentieux et de la protection des droits à la CDP, ces chiffres ne traduisent qu’une partie du problème.

« Les statistiques de plaintes et de signalements reçus par la CDP représentent uniquement les cas officiellement portés à la connaissance de l’institution. Or, une grande partie des victimes ne saisit pas toujours les autorités », souligne-t-elle. L’affaire dite « Kocc Barma », qui a profondément choqué l’opinion publique sénégalaise, illustre cette réalité. Mais elle est loin d’être isolée. Sur TikTok, Facebook, WhatsApp, Instagram, Snapchat ou encore X, les cas de harcèlement, d’usurpation d’identité, de diffusion d’images privées et de chantage numérique se multiplient.

Face à ce fléau, la commission de protection des données personnelles joue un rôle de premier plan. D’après la cheffe de la Division du contentieux et de la protection des droits à la CDP, Fatimatou Fall, la collecte illicite de données personnelles, la divulgation non autorisée, le piratage, l’usurpation d’identité, la diffusion d’images ou d’informations privées, l’absence de consentement des personnes sont les types de violation les plus enregistrés en 2025.

« Les atteintes aux données personnelles et les violences numériques portent atteinte au droit à la vie privée, à la dignité et à la protection des informations personnelles. Chez les jeunes, les formes de cyberharcèlement les plus fréquentes aujourd’hui sont généralement liées à l’usage intensif des réseaux sociaux, des applications de messagerie et des plateformes de partage de contenus », indique Fatimatou Fall.

Poursuivant, la cheffe de la Division du contentieux et de la protection des droits à la CDP ajoute que « les plateformes comme Facebook, TikTok et WhatsApp figurent parmi les principaux espaces où sont observés les cas de cyberharcèlement et d’atteintes aux données personnelles, mais elles ne sont pas seules. On retrouve également des abus sur Instagram, Snapchat, X ainsi que sur des forums, jeux en ligne et plateformes de streaming ».

Les enfants exposés très tôt

Selon des données de l’Agence de régulation des télécommunications et des postes (Artp), plus de 8 millions de Sénégalais utilisent Internet, dont 70 % de jeunes de moins de 25 ans. Dans ce sillage, une étude menée entre janvier et novembre 2025 par la CONAFE-SN, l’UNICEF et Save the Children auprès de 1 149 enfants âgés de 9 à 17 ans révèle que 45,6 % d’entre eux reconnaissent avoir été victimes de cyberharcèlement et d’intimidation, 41,5 % avoir été exposés à des contenus inappropriés et 40,3 % d’entre eux ont été confrontés à la prédation sexuelle en ligne.

Afin de mieux cerner les pratiques numériques, TikTok a organisé le 18 novembre 2025 à Dakar un sommet régional dédié à la sûreté en ligne. L’événement, tenu en partenariat avec l’organisation panafricaine AfricTivistes, a rassemblé des représentants gouvernementaux, des régulateurs, des ONG, des chercheurs, des médias et des leaders du numérique venus d’Afrique de l’Ouest et du Sahel.

Durant ce sommet, d’après les chiffres issus du Community Guidelines Enforcement Report ou Rapport d’application des règles de la communauté, qui est une publication périodique de transparence des réseaux sociaux.

Le Sénégal enregistre à lui seul plus de 2,5 millions de vidéos supprimées entre début 2024 et mi-2025, ainsi que plus de 16 000 sessions LIVE interrompues pour non-conformité et violation des politiques de TikTok. Ces chiffres sont issus du Community Guidelines Enforcement Report présenté.

En ce sens, le 12 mars dernier, la Police nationale relevait que 3 794 infractions liées à la cybercriminalité avaient été constatées. Les plus récurrentes concernent l’escroquerie en ligne, les atteintes aux données et aux mœurs, ainsi que les faits de diffamation et d’injures sur les plateformes numériques, en constante hausse.

« 94 % des cybercriminels sont des hommes et 89 % sont des Sénégalais », a déclaré le commissaire Baïdy Sène. « Si l’on analyse les profils des cybercriminels, 94 % sont des hommes. Durant l’année écoulée, 257 personnes ont été déférées pour des infractions liées à la cybercriminalité : 84 % sont des hommes et 16 % des femmes.

En ce qui concerne l’âge, 250 sont des adultes et 7 des mineurs. Enfin, selon le critère de nationalité, 89 % sont des Sénégalais et 11 % des étrangers », a-t-il souligné. Pour ce faire, la CDP se base, selon la cheffe de la Division du contentieux et de la protection des droits, sur une approche préventive.

« Lorsqu’une plainte est déposée, elle est d’abord analysée avant l’ouverture éventuelle d’une instruction. À l’issue de la procédure, plusieurs mesures peuvent être prises : rappel à la loi, mise en demeure, injonction de cesser un traitement illégal, sanctions administratives ou transmission du dossier à la Division spéciale de la cybersécurité avec information au parquet ».

Pour Fatimatou Fall, l’urgence est désormais de renforcer la sensibilisation. « La première priorité reste l’éducation numérique des jeunes afin qu’ils comprennent leurs droits, mais aussi leurs responsabilités en ligne. L’objectif de la commission n’est pas seulement de sanctionner mais de créer un environnement numérique plus sûr, plus responsable et plus respectueux des droits fondamentaux », souligne-t-elle. En attendant, de nombreuses victimes attendent encore d’être fixées sur leur sort.

Marieme Fatou Dramé [1]

(Source : Le Soleil, 8 juin 2026)


[1] Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital démocracy initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat européen pour la démocratie (EPD)

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