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Accueil > Articles de presse > Année 2026 > Mars 2026 > CNRM au Sénégal : la loi adoptée, la presse en guerre — ce que dit vraiment (…)

CNRM au Sénégal : la loi adoptée, la presse en guerre — ce que dit vraiment le texte

mercredi 4 mars 2026

Régulation des médias

Il est des votes parlementaires qui ressemblent à un séisme silencieux. Mardi 3 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté à la majorité le projet de loi n°04/2026 portant création du Conseil national de Régulation des Médias (CNRM).

En moins de vingt-quatre heures, le patronat de la presse privée sénégalaise avait déjà sonné l’alarme. D’un côté, un gouvernement qui se réclame de la modernité régulatrice. De l’autre, des professionnels des médias qui craignent que derrière le vernis technique se dissimule une volonté de contrôle.

Un Big Bang réglementaire pour les médias sénégalais

Pour comprendre l’ampleur de la controverse, il faut d’abord mesurer l’ambition du texte. Le futur CNRM n’est pas une simple réforme cosmétique du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), en place depuis 2006. C’est une refonte en profondeur du cadre juridique applicable à l’ensemble du paysage informationnel sénégalais.

Défendu à la tribune par le ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, Alioune Sall, le texte acte un changement de paradigme radical : le CNRM régulera désormais non plus sur la base du support — radio, télévision, journal papier — mais sur la base du contenu. Presse écrite, presse en ligne, créateurs de contenus, plateformes numériques, réseaux sociaux et même contenus générés par l’intelligence artificielle entrent dans le champ de compétence du nouvel organe.

Le CNRM aurait aussi la capacité d’étendre ses pouvoirs de sanction financière aux géants du numérique — les GAFAM (Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon, Microsoft). Une ambition que Dakar revendique comme un positionnement pionnier à l’échelle africaine.

Peu commenté mais économiquement décisif : la certification des audiences serait également placée sous l’autorité du CNRM. Dans un secteur où la survie financière des journaux et radios privés dépend des annonceurs, ce pouvoir confère au futur organe un levier considérable sur la viabilité même des entreprises de presse.

Comment on en est arrivé là : la chronologie d’une crise

Pour comprendre la violence de la réaction des professionnels des médias, il faut remonter le fil des événements des derniers mois.

En juin 2025, la Cour suprême avait suspendu un arrêté administratif interdisant la diffusion de médias jugés « non conformes » par les autorités — première alerte sur la tension croissante entre l’exécutif et la liberté de la presse. Quelques mois plus tard, le 11 décembre 2025, la haute juridiction allait plus loin en annulant deux arrêtés ministériels, rappelant avec force que « la création d’un organe de presse n’est soumise à aucune autorisation préalable » et que « l’activité de presse est une liberté fondamentale ».

Malgré ces décisions de justice, le gouvernement a adopté en Conseil des ministres du 7 janvier 2026 le projet de loi créant le CNRM — sans consultation préalable des acteurs du secteur, selon les organisations professionnelles. Le 30 janvier 2026, le CDEPS dénonçait encore la répartition qu’il jugeait illégale du Fonds d’Appui et de Développement de la Presse (FADP) pour l’année 2025. Puis le 3 mars 2026, l’Assemblée nationale a tranché : la loi est adoptée.

Le CDEPS tire la sonnette d’alarme

La réaction du Conseil des Diffuseurs et Éditeurs de Presse du Sénégal (CDEPS), patronat des médias privés, ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué signé par son président Mamadou Ibra Kane, l’organisation formule une série de griefs graves, à la fois sur la forme et sur le fond.

Sur la forme, le CDEPS dénonce l’absence totale de concertation : les professionnels affirment n’avoir été ni consultés ni destinataires d’une version du texte avant son adoption en Conseil des ministres. Une méthode jugée « préoccupante dans un domaine où la transparence et le dialogue devraient constituer la règle ».

Sur le fond, les critiques sont encore plus sévères. Le texte prévoit un arsenal répressif lourd : fermeture administrative d’organes de presse, suspension immédiate de médias, blocage de contenus, coupure d’accès à des plateformes numériques. Plus préoccupant encore : ces mesures pourraient intervenir sans contrôle préalable du juge, et dans certains cas sans mise en demeure.

Le CDEPS pointe également le fait que le président du CNRM, désigné intuitu personae, disposerait du pouvoir d’ordonner seul l’arrêt d’une émission ou la suspension d’un site internet, sans délibération collégiale préalable. Une concentration de pouvoir que l’organisation juge incompatible avec les standards d’une régulation équilibrée.

« De telles prérogatives font peser une menace directe sur l’indépendance des médias, leur viabilité économique et, au-delà, sur l’équilibre démocratique. » — Mamadou Ibra Kane, président du CDEPS, 3 mars 2026

Pour le CDEPS, le projet de loi constitue également une tentative de contourner la jurisprudence récente de la Cour suprême, en donnant une base légale à des mécanismes que la haute juridiction avait expressément censurés.

La position du gouvernement : moderniser ou périr

Face à ces critiques, le ministre Alioune Sall a défendu le texte avec conviction. L’argument de fond est réel : le CNRA de 2006 n’a jamais été conçu pour réguler les réseaux sociaux, les chaînes YouTube, les podcasts ou les sites d’information en ligne. Le cadre juridique sénégalais accusait un retard structurel face aux mutations de l’espace informationnel.

À travers le monde, des démocraties établies ont engagé des réformes similaires : l’Union européenne avec le Digital Services Act, la France avec la création de l’Arcom. Le Sénégal, souvent cité comme modèle de pluralisme médiatique en Afrique de l’Ouest, ne pouvait indéfiniment rester en dehors de cette dynamique.

« La démocratie, c’est le pluralisme, pas le chaos. Ce texte ne vise personne en particulier, mais il entend doter le Sénégal d’un cadre juridique adapté à son avenir. » — Alioune Sall, ministre de la Communication, SENTV, 3 mars 2026

Le gouvernement souligne également que le CNRM prévoit des sanctions graduelles, que ses décisions sont rendues à la majorité du collège, et que le citoyen peut désormais saisir directement l’organe de régulation.

Une loi adoptée dans un contexte politique tendu

Le CDEPS l’a dit clairement : depuis l’alternance politique du 24 mars 2024, le climat entre les autorités et la presse privée s’est considérablement dégradé. La multiplication de textes réglementaires concernant les médias — dont plusieurs ont été annulés par la Cour suprême — a créé un climat de méfiance durable.

À l’Assemblée nationale, l’opposition a elle aussi élevé la voix. Thierno Alassane Sall, ancien ministre, a dénoncé ce qu’il appelle un « virage punitif » dans la politique médiatique du gouvernement. La loi a été adoptée à la majorité de la coalition au pouvoir, sans qu’un débat national large ait précédé le vote. C’est précisément cette absence de dialogue qui, pour de nombreux observateurs, fragilise la légitimité du texte — même lorsque ses objectifs affichés sont défendables.

Ce que le reste de l’Afrique observe

Au-delà des frontières sénégalaises, la réforme du CNRM est suivie de près par l’ensemble du continent africain. Le Sénégal a longtemps incarné une exception démocratique dans une région marquée par des coups d’État et des dérives autoritaires. Sa presse, plurielle et vivace, faisait partie de cette image. Cette réputation est aujourd’hui questionnée.

La vraie question que pose cette loi n’est pas technique. Elle est politique : peut-on moderniser la régulation des médias à l’ère numérique sans remettre en cause les libertés fondamentales garanties par la Constitution et la jurisprudence ? La réponse ne viendra pas du texte adopté, mais des décrets d’application qui préciseront les pouvoirs réels du CNRM.

Quelle suite pour le CNRM ?

La loi doit maintenant être promulguée par le président de la République Bassirou Diomaye Faye, avant la publication des décrets d’application. Ce sont ces textes réglementaires qui détermineront concrètement les pouvoirs du président du CNRM, les mécanismes de recours disponibles pour les médias sanctionnés, et les modalités de mise en œuvre des sanctions contre les plateformes numériques étrangères.

Le CDEPS a annoncé sa volonté de mobiliser la société civile, les partis politiques, les autorités religieuses et le monde universitaire pour peser sur cette phase réglementaire. Des recours devant la Cour suprême ne sont pas exclus si les décrets d’application s’avèrent contraires aux décisions juridictionnelles récentes.

Une chose est certaine : le vote du 3 mars 2026 n’a pas clos le débat sur la liberté de la presse au Sénégal. Il l’a ouvert à une échelle inédite. La loi portant création du CNRM sera jugée à l’aune d’une seule exigence : est-ce que le Sénégal peut, simultanément, entrer dans l’ère numérique et préserver la liberté d’informer qui fait sa fierté démocratique ?

(Source : Social Net Link, 4 mars 2026)

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