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Accueil > Articles de presse > Année 2026 > Août 2026 > Adressage numérique : le Sénégal relance un chantier stratégique resté inachevé

Adressage numérique : le Sénégal relance un chantier stratégique resté inachevé

lundi 10 août 2026

Géomatique/Géolocalisation

Le Sénégal ressort un projet aussi discret que déterminant pour sa transformation numérique. Le ministère des Télécommunications et du Numérique a réuni, les 5 et 6 août 2026, les administrations, les collectivités territoriales, le secteur privé, les universitaires et les partenaires techniques afin de relancer l’Adressage numérique national. L’objectif était de donner au pays un référentiel unique qui permette de localiser avec précision les habitations, les entreprises, les services publics et les infrastructures sur l’ensemble du territoire.

Présenté comme un pilier du New Deal Technologique, le projet va bien au-delà de la conception d’une carte ou de l’attribution de numéros aux bâtiments. Dans un pays où de nombreux repères sont encore basés sur des références informelles une école, une station-service, un rond-point ou un commerce connu du quartier le manque d’adresses normalisées est un obstacle quotidien pour l’administration, les entreprises et les citoyens.

Le gouvernement souhaite maintenant terminer une phase pilote dans un délai d’un an avant de penser au déploiement à l’échelle nationale. Cette nouvelle relance pose toutefois une question incontournable : pourquoi un projet engagé depuis plusieurs années n’a-t-il toujours pas abouti ?

Un projet déjà vieux

L’adressage numérique n’est pas une nouveauté au Sénégal. Un atelier de restitution et de validation technique avait déjà eu lieu sur le chantier, en juillet 2023. Les autorités expliquaient alors leur volonté de géolocaliser les personnes, les bâtiments administratifs et les entreprises. Un cadre juridique avait, par ailleurs, été annoncé pour accompagner sa mise en oeuvre.

Trois ans après, le ministère évoque toujours la relance, la clarification de la gouvernance et la répartition des responsabilités. Cette formulation révèle les limites des étapes précédentes : les progrès techniques n’ont pas encore permis la mise en place d’un service national pleinement opérationnel, accessible aux administrations, aux entreprises et aux citoyens.

L’atelier d’août 2026 a donc pour objectif de remettre de l’ordre dans un chantier transversal impliquant plusieurs institutions. Les travaux ont associé la Présidence, la Primature, les ministères, les collectivités territoriales, les autorités administratives indépendantes, les milieux universitaires et le secteur privé.

L’Adressage numérique national dépasse le cadre d’un simple projet technique sectoriel pour devenir un véritable projet d’État transversal et fédérateur. Cette transversalité est à la fois la force et la difficulté du projet. Plusieurs administrations produisent déjà leurs propres données, qu’elles soient géographiques, fiscales, cadastrales ou territoriales. Sans une autorité clairement désignée, le Sénégal risque de multiplier les bases incompatibles et les plateformes qui ne communiquent pas entre elles.

Une infrastructure nécessaire aux services publics

Une adresse normalisée est avant tout un outil d’efficacité administrative. Elle permet de localiser les contribuables, les établissements publics, les équipements collectifs, les entreprises et les zones mal desservies.

Pour les collectivités territoriales, un référentiel fiable est susceptible d’améliorer le recouvrement de la fiscalité locale. Cela facilite l’identification des propriétés, des activités économiques et des services existant dans une commune. Les autorités peuvent ainsi mieux planifier l’implantation d’écoles, de postes de santé, de routes, de réseaux d’eau ou d’infrastructures numériques.

Les services de secours également sont directement concernés. Quand un citoyen appelle les pompiers, la police ou une ambulance, le temps d’intervention dépend de la capacité à situer immédiatement le lieu de l’urgence. Avec une adresse numérique précise, on perd moins de temps à chercher une rue, une concession ou un quartier mal référencé.

Le dispositif pourrait aussi permettre de faciliter la dématérialisation des démarches publiques. Une administration numérique ne peut être efficace sans disposer de référentiels fiables sur les personnes, les entreprises et les territoires. L’adressage sera donc articulé avec l’identité numérique, l’état civil, les données cadastrales et les futurs services électroniques de l’État.

C’est justement l’un des objectifs du New Deal Technologique, qui prévoit notamment une identité numérique unique, une meilleure interopérabilité des administrations et la généralisation des services publics en ligne.

Un turbo pour le e-commerce

Le secteur privé attend également beaucoup de ce projet. Même si le commerce en ligne et les services de livraison se développent, certaines commandes sont toujours basées sur des indications données par téléphone ou par messagerie : « derrière la pharmacie », « près du marché » ou « après le deuxième rond-point ».

Ce fonctionnement entraîne des coûts logistiques plus élevés. Les livreurs passent plus de temps à chercher les clients, les entreprises doivent faire plus d’appels et certaines zones sont réputées difficiles d’accès.

Un système d’adresses géoréférencées au niveau national permettrait aux plateformes de commerce électronique, aux sociétés de transport et aux opérateurs logistiques d’optimiser leurs parcours. Il pourrait également servir à livrer des documents administratifs, des médicaments ou des produits bancaires.

Pour les banques et les fintechs, il y a un autre avantage. Une adresse vérifiable peut renforcer les procédures de connaissance du client, améliorer l’évaluation des risques et faciliter l’accès à certains services financiers. Elle pourrait ainsi aider les institutions à mieux repérer les commerçants, les petites entreprises et les travailleurs du secteur informel.

Cette utilisation financière doit toutefois rester encadrée. Il faut qu’une adresse ne serve pas d’instrument d’exclusion automatique pour les citoyens habitant des zones encore insuffisamment cartographiées.

La question raisonnable des données personnelles

Le projet, bien qu’il ait une utilité économique, ne doit pas cacher ses implications en matière de vie privée. Un fichier national peut montrer où habite une personne, ses biens, son travail ou les services dont elle use. Le gouvernement devra donc préciser quelles sont les informations qui seront publiques, quelles sont celles qui resteront réservées aux administrations et sous quelles conditions les entreprises privées auront accès au système.

L’ouverture éventuelle d’interfaces informatiques aux banques, aux assureurs, aux plateformes de livraison ou aux opérateurs télécoms devra être encadrée par des règles précises. La Commission de protection des données personnelles devrait être étroitement associée à la conception du dispositif. La sécurité ne s’ajoute pas après déploiement, elle se construit dès la collecte, le stockage et le partage de l’information.

L’hébergement est tout aussi important. Où seront-elles conservées les données ? Quelle est l’institution qui pourra les modifier ? De quelle façon les erreurs seront-elles rectifiées ? Les citoyens auront-ils droit à la consultation et à la rectification ? Autant de réponses nécessaires avant de généraliser le système.

Les deux vrais défis : gouverner et réformer

Ce n’est pas tant la technologie choisie qui fera la réussite du projet, mais la manière dont il sera gouverné. Le Sénégal possède déjà des compétences en cartographie, en géolocalisation et en développement de plateformes numériques. Le défi majeur sera de parvenir à un référentiel reconnu et partagé par toutes les administrations.

Il faudra également veiller à sa mise à jour permanente. Une base d’adresses vieillit vite : de nouveaux quartiers apparaissent, des rues sont ouvertes, des bâtiments changent d’usage. Les collectivités territoriales auront donc un rôle central dans l’actualisation des données.

Enfin, le gouvernement devra publier des indicateurs permettant d’évaluer le projet : nombre de localités cartographiées, pourcentage de bâtiments référencés, collectivités intégrées, administrations connectées et coût total du dispositif.

Un premier repère est d’achever la phase pilote en un an. Mais reste à savoir quelles zones sont retenues, quel budget est disponible et quels critères permettront d’affirmer que l’expérimentation a été un succès.

L’Adressage numérique national pourrait être une des infrastructures les plus utiles du New Deal Technologique. Il peut rapprocher l’administration des citoyens, soutenir le commerce électronique, renforcer les services d’urgence et mieux connaître le territoire. Mais après des années d’annonces et de travaux préparatoires, c’est à l’aune de résultats concrets que sa crédibilité sera jugée. Le Sénégal n’est plus à court de diagnostics. Il doit maintenant montrer sa capacité à faire de cet ancien chantier un service public national, interopérable, sécurisé et réellement utilisé.

(Source : Social Net Link, 10 août 2026)

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