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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2013 > Mars 2013 > Dr. Cheikh Ibrahima Niang, sociologue, maitre-assitant à l’Institut des (…)

Dr. Cheikh Ibrahima Niang, sociologue, maitre-assitant à l’Institut des sciences environnementales : « La modération des sites ne se fait pas toujours de manière rigoureuse »

mardi 19 mars 2013

Usages et comportements

Les forums de discussions sur les sites Internet sont devenus des espaces à travers lesquels des citoyens lésés expriment leur colère face aux problèmes de la cité. Malheureusement, on y note des dérives qui portent atteinte à l’honorabilité et à la dignité d’honnêtes gens. Pour le Dr Cheikh Ibrahima Niang, sociologue, maître-assistant à l’Institut des sciences environnementales (Ise), ce phénomène s’explique par le manque de rigueur dans la modération des interventions des internautes.

On constate que les échanges via le Net sont parfois rythmés par des propos discourtois. Certains portent atteinte à l’honorabilité des gens. Quelle analyse sociologique faites-vous de ce phénomène ?

Dans tout espace d’échanges, il y a des tendances à la rébellion ou au désordre qui sont générateurs de nouveautés. C’est en sortant des conventions qu’on peut créer quelque chose de nouvelle. La jeunesse est portée le plus souvent à la remise en cause et au rejet de ce qui est établi, sanctifié pour pouvoir créer quelque chose de nouvelle. C’est la créativité de la jeunesse et sa liberté profonde qui s’expriment dans la remise en cause des règles et des normes. Donc on peut comprendre qu’il y ait des écarts, des sorties qui ne correspondent pas au langage bienséant. Mais le revers de la médaille, c’est que cela porte atteinte aux individus et aux individualités. On doit revenir à la question de savoir où s’arrête ma liberté où commence celle de l’autre. Il faut quand même reconnaître aux gens le droit de critiquer. On doit aussi reconnaître aux personnes le droit à ce qu’on respecte leur honorabilité, leur personnalité et qu’on les traite avec un minimum d’égard. C’est une question de mesure, il faudrait équilibrer les choses. À partir des sentiments ou des concepts de révolte, on doit réfléchir sur les formes pour faire passer cette révolte. C’est pour dire que le travail de censure est bien, mais il n’est pas suffisant. Il faudrait un travail de discussion, d’éducation, de sensibilisation et porter le débat sur les formes qui paraissent les meilleures, sur les consensus à créer autour des formes d’expression qui vont intégrer un minimum de respect pour les gens et de créativité ».

Est-ce que ce phénomène est typiquement sénégalais ?

« Cela m’étonnerait fort que ce soit uniquement un phénomène sénégalais. Il m’arrive de temps en temps d’entrer dans d’autres sites et constater des insultes et des propos discourtois. Ce qui fait la différence, c’est la censure ou le filtrage qui est souvent plus rigoureux sur d’autres sites que sur les nôtres. Même si on demande aux internautes de respecter l’honorabilité et la dignité des personnes, dans la réalité cela ne se fait pas. La modération des sites ne se fait pas toujours de manière rigoureuse. On gagnera à établir des règles et à veiller à leur application ».

Est-ce qu’il n’y a pas une mauvaise adaptation du public sénégalais ou africain à l’internet ?

« Le Net comme tout autre objet devient ce que l’on en fait. L’internet a été inventé par l’armée américaine à des fins militaires. C’est une conquête des sociétés civiles. Il y a l’irruption des civils dans le net. Ces derniers occupent une place de plus en plus grande. L’internet sera ce que l’on en fera. L’usage qui était prédestiné au départ doit être remis en cause. Il n’y a pas un usage prédestiné. Il doit être un espace civil, un espace pour tout le monde. Quand on dit société civile, c’est aussi une société policée. Dans la civilisation, il y a le mot civil. Une société civilisée, c’est celle qui reconnaît l’autre. On doit pouvoir discuter avec l’autre, en reconnaissant que celui-ci peut avoir des points de vue divergents. On doit pouvoir s’entendre avec lui-même sur des choses pour reconnaître qu’il y a des choses sur lesquelles on ne s’entend pas. Ce sont des attitudes, des nouvelles formes d’organisation, de nouvelles relations humaines qui vont se tisser au fur et à mesure que le danger s’approche. Et si on continue dans ces dérives-là, les sites vont exploser, ils vont être dénaturés, les gens ne vont plus s’intéresser à cela. Ils vont perdre leur capacité d’attraction et être assimilés à quelque chose de barbare. La barbarie étant le rejet radical et violant de l’autre, l’ignorance de l’autre.

Le net est un instrument de civilisation dans le sens de la convivialité, de l’écoute, du respecte mutuel. Pour cela, il faut qu’il y ait, chaque fois, des réajustements, des réaménagements, un travail en profondeur des débats. Cela doit être un processus d’amélioration sans fin de cet outil universel ».

Si les propriétaires des sites internet ont échoué dans leur responsabilité de bien modérer les interventions des internautes, quelle doit être l’attitude des pouvoirs publics ?

« J’ai toujours des réserves sur les solutions étatiques. Elles ne marchent pas toujours ; quelque fois elles amplifient la révolte. C’est facile de créer les sites, ce qui fait que quand l’Etat en contrôle un, il y a un autre qui va apparaître. Une fois que vous êtes catégorisés comme un site appartenant à l’Etat, les gens vont bouder et chercher ailleurs. Même les pays puissants ne parviennent pas à contrôler leurs sites. Même si une partie des solutions doit provenir de l’Etat, je ne crois pas aux solutions étatiques. L’Etat peut faciliter les conditions de dialogue et d’expression de la volonté des gens. Il arrive que les débats à travers les sites prennent la place des discussions dans les rues ou dans la sphère politique. Très souvent, c’est lorsque ce débat est verrouillé qu’on a un débat explosif sur les sites. Pour cette charge explosive, il faudrait banaliser les débats, créer plus de débats possibles, pas seulement des débats cantonnés entre politiques. Je crois qu’à partir de ce moment, on peut arriver à crever l’abcès. Parce qu’une société qui conteste a des raisons de le faire. L’insulte se développe quand la parole n’est pas libérée. Quand le cadre dans lequel on s’exprime est perçu comme étant inégalitaire. Ainsi, celui qui n’a pas fait de hautes études ou qui ne dispose d’outils pour s’exprimer, tient des propos discourtois via le net parce qu’il se trouve quelque part dans une position de marginalité. Alors, pour cela, les débats dans les langues nationales ou africaines peuvent être des supports. Il faut porter les débats qui fâchent dans les langues locales. Je crois qu’au fil du temps on va finir par les banaliser. Les gens n’auront plus besoin d’insulter quand ils seront confrontés à des points de vue divergents. Au fur et à mesure que la société prendra conscience de l’importance de ces débats, elle ne prêtera plus attention à cela. Les insultes vont raisonner en l’air et n’auront aucun écho ».

Souleymane Diam Sy et Ndiol Maka Seck

(Source : Le Soleil, 19 mars 2013)

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