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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2002 > Janvier > Sud NTIC n° 9 vendredi 18 janvier 2002 > Comment répondre à la pauvreté politique ? par Karim Dahou Enda (…)

Comment répondre à la pauvreté politique ? par Karim Dahou Enda Prospectives/Dialogues Politiques, Cheikh Guèye

vendredi 18 janvier 2002

Politique nationale

Depuis une dizaine d’années, le monde paraît transformé par ce qui a toutes les apparences d’un nouveau choc de productivité et qui consiste
dans la diffusion, à une échelle planétaire, des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). De l’avis général, les
NTIC autorisent à penser la croissance dans des termes radicalement différents du passé. Certains, transposant leur apport au domaine du
développement, insistent sur la dimension immatérielle du savoir produit, et jugent qu’elles permettront d’abréger les étapes classiques du
« décollage » des pays pauvres. Encore faudrait-il, c’est du moins l’hypothèse de base de cet article, que pauvreté et NTIC répondent à une
approche non seulement technique, mais également politique.

La pauvreté, un concept politiquement pauvre

Chaque époque a ses manies, ses lubies, ses slogans, tout est affaire de représentations. "Donne moi un concept et je te prête une échelle
d’observation" : cette parole exprime bien la mesure dans laquelle la pensée est affaire de postures, d’histoires, de territoires à partir desquels
on la produit. Elle devrait conduire à relativiser les angles ou les « entrées » qui déterminent le discours et, par suite, l’action. Ceci devrait être
une invite à la modestie politique. Si chaque échelle, chaque lieu d’observation est a priori légitime, on ne voit pas ce qui pourrait justifier la
fétichisation d’un paradigme au détriment d’un autre. On objectera, bien sûr, que la validité d’un discours importe moins que le degré
d’adhésion qu’il suscite. Encore faudrait-il vérifier que de nombreux discours mobilisent au delà de quelques « offreurs » politiques.

Sans doute parce qu’il met en présence des acteurs dont les forces sont par trop dissemblables, le monde du développement semble justifier ce
propos jusqu’à l’absurde. Toute politique procède d’un discours, généralement celui du plus fort. C’est ce dernier qui détermine l’échelle des
valeurs et l’inscription au bilan dans la colonne « profits » ou « pertes ». Le développement s’apparente d’ailleurs souvent à une chanson de Geste
dont le Hérault (ou le griot) serait presque toujours un acteur exogène.

La nouvelle marotte des développeurs, le concept de « pauvreté » visait pourtant à substituer, comme leviers du changement, des hommes à des
structures. Après les échecs de la « Thérapie de choc » et de la « Bonne Gouvernance » réformes attachées à la transformation de structures
normatives, économiques et juridiques, la lutte contre la pauvreté devait remettre le capital humain au centre du débat.

En vérité, le discours sur la responsabilisation des communautés a produit des résultats symétriquement opposés à ses principes. Au lieu de
mettre l’accent sur leurs ressources, on a stigmatisé les besoins des pauvres. La responsabilité ne s’est pour ainsi dire jamais traduite en
autonomie politique. Dépassant rarement le stade de sa dimension purement fonctionnelle, elle n’a guère été déclinée qu’en délégations de
maîtrise d’ouvrage à l’usage des pauvres. Capables et presque contraints d’exécuter des projets, mais beaucoup moins de les définir, ces
derniers sont systématiquement objectivés. En dépit des professions de foi libérales, certains glissements sémantiques le soulignent assez. Les
emprunts du vocabulaire du développement à la terminologie militaire méritent en effet l’attention. On parle ainsi de « lutte » contre la pauvreté,
qui s’intégrerait dans des « stratégies » dirigées vers des « cibles » . On évalue également « l’impact » de cette lutte, à commencer par celui des
projets (ou « projectiles ») auxquels elle donne naissance. Si ces derniers recourent à des technologies de « première ligne », ils bénéficieront
normalement d’un préjugé favorable, sans doute parce qu’ils se situeront alors au « front » des difficultés. D’une manière générale, peu
d’approches ont véritablement rompu avec les logiques des développeurs, qui ne se sont jamais tant adressé à des acteurs qu’à des
« bénéficiaires » . En fait de responsabiliser les communautés, la lutte contre la pauvreté s’apparente trop souvent à un embrigadement des
populations dans des dispositifs techniques en quête de légitimation. Cette circonstance explique que le concept de pauvreté lui même soit en
définitive peu interrogé, les réponses l’emportant généralement sur l’analyse des situations.

Dans un contexte de mondialisation marqué par la domination de l’économie et de la finance sur le social et le politique, la vision la plus
répandue de la pauvreté se nourrit de l’émotion suscitée par « l’indécence ». Le contenu du concept, qui se rapporte souvent au revenu monétaire,
s’en ressent évidemment. Les « pauvres » sont ainsi ceux dont le revenu est inférieur à un dollar par jour. La nécessité (l’opportunité ?) de
consommer les budgets de l’aide au développement conduit ensuite à cartographier la pauvreté, en clair à « banthoustaniser » des communautés
pour justifier des interventions. Voilà une approche sur laquelle sont assises nombre de situations de rente (Organisations non
gouvernementales, Etats, Agences de Développement, chercheurs, voire même mouvements citoyens...), et qui devrait pourtant être interrogée
sous des angles et à partir de variable multiples.

NTIC et dialogue politique

La pauvreté économique et alimentaire est sans aucun doute la plus traitée, du fait de son caractère urgent et moralement insupportable. Mais
elle coexiste avec d’autres formes de pauvreté et peut, au surplus, être regardée comme la conséquence d’un enclavement social et politique
qui restreint l’insertion dans des réseaux sociaux protecteurs, l’accès à l’information et aux enceintes qui la produisent, la gèrent, la
distribuent et en tirent profit. La pauvreté, dès lors, est d’abord et avant tout politique, et l’information est une clé de son éradication. Le
paysan sénégalais qui n’a jamais compris la manière dont sont déterminés les prix aux producteurs d’arachide sur le marché national et mondial,
le processus de recherche et de sélection de la semence, ne peut jamais complètement adhérer à une politique de filière qui commande le
renouvellement annuel du stock et la fidélité à une spéculation. Le néo-citadin qui choisit de s’installer en périphérie de Dakar, dans des zones
non edificandi ou dans une cuvette des Niayes le fait sans doute parce qu’il manque de moyens financiers, mais également parce qu’il n’est pas
informé ni intégré dans les meilleurs réseaux d’insertion par le logement. Il n’est pas nécessairement, non plus, outillé intellectuellement pour
recevoir l’information qui sous-tend l’insertion. S’il ne peut lire ou s’il ne comprend pas la langue officielle, s’il n’accède pas aux niches de ce
savoir indispensable, il ne peut être que dominé. Accéder aux réseaux, c’est accéder à l’information, et accéder à l’information, c’est accéder
au pouvoir ; c’est avoir la possibilité de construire un argumentaire dans le cercle de décision pour être pris en considération et parvenir à
l’influencer.

Sous ce rapport, les NTIC peuvent appuyer la recherche d’alternatives à un modèle socio-politique inégalitaire. D’autant plus que la diminution
de leur coût est inversement proportionnelle à la croissance de leur importance stratégique et sociale au Sénégal et partout ailleurs. Encore
faut-il qu’elles ne s’attachent pas seulement à agir sur des pauvres, mais sur des acteurs qui mettent en branle un certain nombre de
dynamiques productives, sociales, culturelles. La pauvreté monétaire n’est souvent qu’un symptôme, elle résulte de causes profondes, dont
l’enclavement politique, le manque d’entregent, la faiblesse des alliances et des liens de parenté sociale ou lignagère comptent parmi les plus
importantes. « Ki raflé du ki amul yeeré wayé moy ki amul nit » : comme dit le proverbe, "le pauvre n’est pas celui qui n’a pas d’habits, mais celui
qui n’a personne".

Les NTIC offrent l’immense avantage de pouvoir pallier la pauvreté politique de nombreux acteurs. Leur intérêt ne réside pas seulement dans
l’ajustement d’une offre et d’une demande d’information, mais dans la multiplication des opportunités d’interrelation. Ce qui est en jeu, c’est
la possibilité de produire autrement l’information, de substituer l’horizontalité des choix collectifs à la transmission verticale et descendante
des décisions. Si la plupart des politiques de développement ont échoué, en effet, ce n’est pas parce qu’elles ont été conduites par des
incompétents, qu’il suffirait de remplacer par des décideurs éclairés. C’est davantage parce que la complexité du réel ne peut être gérée qu’à
travers la mise en réseau d’une palette suffisamment large d’acteurs ou d’intérêts. Si les NTIC visent à promouvoir le « dialogue politique », elles
ouvriront les perspectives, éveilleront les consciences, donneront de nouvelles opportunités de relations plus fortes, plus efficaces, et faisant
fi de la distance.

L’Afrique partage désormais la même histoire que le reste du monde. Malgré la faiblesse relative de leurs ressources, les sociétés et les
communautés africaines intègrent progressivement les réseaux et s’approprient, dans le respect de leur identité, l’espace de rencontre et
d’échange que devient le monde des NTIC. Il reste à l’envisager comme un moyen d’influer plus massivement sur la définition des politiques.

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