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Afrique numérique : Strive Masiyiwa (Econet), le milliardaire qui mise sur les datacenters

jeudi 15 avril 2021

Portrait/Entretien

Le milliardaire zimbabwéen, qui a levé plus d’un milliard de dollars pour assurer l’essor de son groupe, figure en première position du classement exclusif Afrique digitale réalisé par JA.

Philanthrope et membre de l’équipe de choc mise en place par l’Union africaine pour lutter contre le Covid-19, présent au board de plusieurs multinationales comme Unilever ou Bank of America, seul milliardaire du Zimbabwe, Strive Masiyiwa, qui a fêté ses 60 ans le 29 janvier, est surtout, depuis plus de trente ans, l’un des entrepreneurs phare de la transformation numérique du continent.

Célèbre pour avoir mis un terme au monopole public dans le secteur zimbabwéen des télécoms, dans les années 1980, passé par les rangs de la guérilla mais aussi par les amphis de l’université du Pays de Galles, le diplômé en ingénierie désormais installé à Londres a démontré, depuis ses débuts dans les affaires, un flair et une capacité de rebond peu communs.

Bras de fer

Autour de son groupe Econet, il bâtit rapidement un écosystème qui déborde les frontières du Zimbabwe et investit massivement en Afrique du Sud. Puis multiplie les partenariats, essaimant les filiales du Botswana au Lesotho, du Rwanda au Nigeria et au Burundi, puis sur les autres continents. Avec toujours en tête l’idée de ne pas se cantonner à son métier, d’avoir et de garder dans la mesure du possible, un coup d’avance.

Le groupe Econet se lance donc dans le satellite, les câbles terrestres et sous-marins, la télévision payante (sous le nom Kwese TV, son plus gros échec à ce jour) et, plus récemment, les data centres, qu’il décrit comme « une révolution qui marquera la nouvelle ère du secteur des technologies ».

Le parcours de Strive Masiyiwa n’est pas exempt d’accidents, et c’est ce qui le rend passionnant. Sorti vainqueur de son bras de fer avec les autorités zimbabwéennes sur l’ouverture à la concurrence des télécommunications, il l’a payé au prix fort et a dû quitter le pays, où ses relations avec les autorités politiques restent tendues.

En 2019 surtout, la décision des autorités de Harare d’interdire l’utilisation des devises étrangères sur leur sol et de ne plus autoriser que le dollar zimbabwéen semble lui faire mettre un genou à terre. Entre défiance des marchés et inflation, la devise locale perd 95 % de sa valeur et l’homme d’affaires, dont une partie des avoirs restent cotés au Zimbabwe, voit son patrimoine dégringoler. En quelques mois, sa fortune passe de 2,3 à 1,1 milliard de dollars.

La pandémie de Covid et la crise économique qui l’accompagnent surviennent donc, pour le groupe Econet et son patron, au plus mauvais moment. Pourtant, l’année 2020 le voit rebondir de façon spectaculaire. Sa filiale Liquid Telecom, renommée Liquid Intelligent Technologies, est parvenue, il y a quelques semaines, à lever 840 millions de dollars sur les marchés pour restructurer sa dette et poursuivre son développement.

Gérée par son ancien avocat, Nic Rudnick, elle est aujourd’hui le premier opérateur de fibre optique d’Afrique pilotant un réseau de plus de 70 000 kilomètres de long, reliant le Cap au Caire, avec depuis peu une liaison rejoignant Muanda sur la côte angolaise.

Fin 2020, une autre de ses sociétés, Africa Data Centres (ADC) a attiré l’attention de l’International Development Finance Corporation – la structure américaine en charge des investissements dans les pays du Sud – qui y a investi 300 millions de dollars. Il faut dire qu’ADC, qui gère déjà cinq data centres sur le continent (en Afrique du Sud, au Kenya, au Rwanda et au Nigeria) et vise de nouvelles implantations au Ghana, au Maroc et en Egypte, est à la fois prometteuse et stratégique.

Une part de souveraineté

À l’heure où l’offre de services numériques, en particulier le stockage sur le cloud, explose sur le continent, la maîtrise des data centres s’annonce décisive. Si les États-Unis n’ont pas l’intention d’abandonner le terrain aux entreprises chinoises, l’Afrique doit elle aussi s’impliquer pour espérer conserver une part de souveraineté quant à la gestion de ses données.

Également fragilisé en 2019 par l’échec de Kwese TV, financé via un emprunt de 375 millions de dollars, Strive Masiyiwa avait dû revendre 8 % de Liquid telecom pour 180 millions de dollars afin de soulager la trésorerie de son groupe. En 2020, après avoir songé à céder 20 à 30% de sa société gestionnaire de fibre optique, il a finalement réussi à redresser la barre, et plus encore.

Le carnet d’adresses impressionnant du milliardaire n’est sans doute pas étranger à ce succès. Apparaissant régulièrement dans les classements d’entrepreneurs africains influents, le Zimbabwéen fréquente depuis longtemps les décideurs du monde entier, que ce soit dans les conseils d’administration, à l’Union africaine, ou par le biais de ses nombreuses activités philanthropiques, souvent liées à la Higher Life Foundation fondée en 1996 avec son épouse Tsitsi.

Particulièrement soucieux de bâtir des ponts entre l’Afrique et le reste du monde, et de faire émerger sur le continent une génération de jeunes diplômés, l’entrepreneur a déjà distribué plus de 100 000 bourses d’études et mis en place, avec le soutien de Barack Obama, un programme visant à envoyer de jeunes Américains en début de carrière travailler dans ses entreprises africaines.

Et parce qu’il est toujours judicieux d’avoir des amis partout, Masiyiwa est également un proche du milliardaire chinois Jack Ma, à qui il ouvre les portes des palais présidentiels un peu partout sur le continent.

Olivier Marbot

(Source : Jeune Afrique, 15 avril 2021)

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