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Accueil > Articles de presse > Année 2026 > Juillet 2026 > 79,4 % contre 41,3 %, les chiffres d’un Sénégal numérique à deux vitesses

79,4 % contre 41,3 %, les chiffres d’un Sénégal numérique à deux vitesses

vendredi 24 juillet 2026

Usages et comportements

Les données du Rapport de la Situation économique et sociale du Sénégal (SESN) de l’ANSD révèlent une fracture numérique qui dépasse le simple accès à Internet et touche aussi les infrastructures de connexion.

Le Sénégal compte 7,5 millions de personnes de 10 ans et plus ayant accès à Internet, soit 62,3 % de la population concernée. Mais derrière cette moyenne nationale se cache une fracture territoriale profonde : 79,4 % des urbains sont connectés, contre 41,3 % des ruraux. L’analyse des données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) révèle une fracture qui dépasse l’accès à Internet et se retrouve dans la fibre optique, l’équipement des ménages et l’accès à l’électricité.

Le chiffre peut donner le sentiment d’un Sénégal largement engagé dans la révolution numérique. En 2024, 62,3 % des personnes âgées de 10 ans et plus ont accès à Internet, soit environ 7,5 millions de personnes, selon le rapport de la Situation économique et sociale du Sénégal (SESN) 2024 de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) rendu public en février 2026. Mais cette moyenne nationale masque une réalité beaucoup plus contrastée. Le taux d’accès atteint 79,4 % en milieu urbain, contre seulement 41,3 % en milieu rural. Un écart de 38,1 points qui révèle une fracture territoriale.

La géographie des utilisateurs confirme cette concentration. Les zones urbaines regroupent 70,2 % des utilisateurs d’Internet, alors qu’elles représentent 55,1 % de la population étudiée. Autrement dit, la population connectée est davantage concentrée dans les villes que ne le laisserait penser la seule répartition démographique. La transformation numérique du pays progresse donc à des vitesses différentes selon les territoires.

Une connexion à deux vitesses

La fracture ne se limite pas à la question de savoir qui a accès ou non à Internet. Elle interroge aussi les modes de connexion disponibles.

Au Sénégal, le Wi-Fi et les données mobiles constituent le principal mode d’accès à Internet, avec un taux de 59,6 %. Là encore, l’écart entre les territoires est important : 76 % en milieu urbain contre 39,4 % en milieu rural. Le téléphone mobile occupe ainsi une place centrale dans l’accès au numérique, particulièrement dans un pays où la connexion fixe reste peu répandue.

La fracture devient encore plus visible lorsqu’on s’intéresse à la fibre optique. À l’échelle nationale, elle ne concerne que 4,2 % des personnes de 10 ans et plus. Mais ce taux atteint 7,4 % en milieu urbain, contre seulement 0,2 % en milieu rural. Plus frappant encore, 97,4 % des utilisateurs de la fibre résident en milieu urbain.

Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer la qualité de l’expérience numérique vécue par les utilisateurs. Ils montrent cependant une réalité : l’accès à Internet n’est pas homogène et les technologies de connexion les plus avancées restent fortement concentrées dans les espaces urbains.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien de Sénégalais sont connectés. Elle est aussi de savoir où ils vivent et comment ils se connectent.

Une fracture numérique qui accompagne d’autres fractures

Les données de l’ANSD invitent à élargir le regard. La fracture numérique ne peut pas être considérée isolément des autres inégalités territoriales. Sans établir de lien de causalité direct entre ces phénomènes, les statistiques montrent que les territoires où l’accès à Internet est le plus faible présentent également, sur plusieurs indicateurs, des niveaux d’équipement et d’accès aux services de base moins favorables.

Dans les ménages, les écarts entre villes et campagnes sont particulièrement visibles. La télévision, par exemple, est présente dans 82,2 % des ménages urbains, contre 36,7 % des ménages ruraux. Pour la bonbonne de gaz, l’écart est encore plus marqué : 74,4 % en milieu urbain contre 16,5 % en milieu rural. L’ordinateur, équipement directement associé à certains usages numériques, reste pour sa part peu répandu : seuls 11,9 % des ménages sénégalais en possèdent un.

À l’échelle régionale, les disparités sont également fortes. Kaffrine, Kédougou et Tambacounda figurent parmi les régions présentant les taux d’équipement des ménages les plus faibles, avec généralement moins de 35 % des ménages équipés d’une télévision et moins de 15 % pour d’autres équipements. À l’opposé, Dakar se distingue par des niveaux d’équipement nettement plus élevés.

Le contraste territorial se retrouve également dans l’accès à l’énergie. Dans plusieurs régions de l’intérieur du pays, notamment Tambacounda, Kolda, Kaffrine et Kédougou, la part des ménages utilisant l’électricité comme principale source d’éclairage reste inférieure à 40 %. À Kédougou, elle s’établit à 21,6 %, tandis que le solaire représente 39,1 % des principales sources d’éclairage des ménages.

Ces données ne permettent pas d’affirmer que le déficit d’accès à l’électricité explique directement le déficit d’accès à Internet. Elles mettent néanmoins en évidence une superposition géographique de plusieurs vulnérabilités. Dans certains territoires, les ménages sont moins équipés, l’accès à l’énergie moderne est plus limité et la connexion à Internet est également moins répandue.

C’est toute la difficulté de la transformation numérique : elle ne se déploie pas sur un territoire vierge d’inégalités.

Le genre, une fracture moins marquée

Sur le plan du genre, les écarts apparaissent moins importants. Le taux d’accès à Internet via le Wi-Fi et les données mobiles atteint 61,2 % chez les hommes, contre 58,2 % chez les femmes, soit une différence de trois points.

À l’échelle nationale, la fracture numérique semble donc davantage marquée par le territoire que par le sexe. Mais cette moyenne ne permet pas de savoir si les écarts entre hommes et femmes sont identiques selon le lieu de résidence. Une analyse croisant le sexe, le milieu urbain ou rural et le niveau de vie permettrait d’aller plus loin.

Ce que les données disponibles montrent déjà, c’est que la localisation géographique constitue l’une des lignes de fracture les plus visibles de l’accès au numérique au Sénégal.

Le numérique face aux réalités du marché du travail
La question de l’accès au numérique prend une dimension particulière lorsqu’elle est mise en regard de la situation économique des populations.

En 2024, le taux de chômage s’élève à 21,6 % au niveau national, mais atteint 24,7 % en milieu rural, contre 19,4 % en milieu urbain. La fracture territoriale ne concerne donc pas seulement la connexion : les zones rurales connaissent également une situation plus difficile sur le marché du travail.

La structure de l’emploi révèle une autre différence. Le travail familial est beaucoup plus présent dans les campagnes : il concerne 15,3 % de la main-d’œuvre rurale, contre 2,1 % en milieu urbain. Plus largement, 83,6 % des aides familiaux résident en milieu rural.

Là encore, il serait excessif d’établir un lien automatique entre ces indicateurs et l’accès à Internet. Mais leur rapprochement pose une question centrale : les populations qui pourraient bénéficier du numérique pour accéder à de nouvelles opportunités économiques sont-elles aussi celles qui disposent du moins de possibilités de connexion ?

La réponse ne peut pas être donnée par les seuls chiffres du SESN 2024. Elle constitue néanmoins une piste de recherche importante pour les politiques publiques.

Une révolution numérique qui devra aussi être territoriale

Le Sénégal dispose désormais d’une majorité de personnes de 10 ans et plus ayant accès à Internet. Avec 62,3 %, le pays a incontestablement franchi une étape importante. Mais la moyenne nationale ne doit pas masquer le chemin qui reste à parcourir.

Entre les 79,4 % de personnes connectées en milieu urbain et les 41,3 % en milieu rural, l’écart demeure considérable. Entre les 7,4 % d’accès à la fibre en ville et les 0,2 % dans les campagnes, il devient encore plus spectaculaire. Et derrière ces différences se dessine une géographie plus large des inégalités, marquée par les écarts d’équipement des ménages, d’accès à l’énergie et de situation économique.

Le Sénégal ne fait donc pas face à une seule fracture numérique, mais à plusieurs niveaux de fracture qui se superposent : une fracture territoriale entre villes et campagnes, une fracture technologique entre les modes de connexion et une fracture générationnelle entre les âges.

La prochaine étape de la transformation numérique ne devrait donc pas seulement consister à augmenter le nombre de personnes connectées. Elle devra aussi répondre à une question plus exigeante : comment faire en sorte que le lieu de résidence ne détermine pas la possibilité d’accéder au numérique et d’en tirer pleinement profit ?

Car 62,3 % de connectés, c’est une progression. Mais le véritable défi de la révolution digitale sénégalaise commence peut-être précisément là où s’arrête cette moyenne : dans les territoires où près de six personnes sur dix restent encore sans accès à Internet.

Alioune Badara Diatta

(Source : Seneplus, 24 juillet 2026)

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