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"Plus grave" que l’affaire SUDATE, basculement du Sénégal de l’analogique au Numérique : un enjeu de 200 milliards de Francs CFA

mercredi 29 janvier 2014

’’Ça va être un nouveau Sudatel, mais en plus grave !’’ Notre interlocuteur, un investisseur occidental, ne mâche pas ses mots. Il fait allusion à l’attribution de la troisième licence de téléphonie mobile à l’opérateur soudanais Sudatel. Une licence qui avait coûté officiellement 100 milliards de francs cfa sur lesquels le Trésor public n’avait encaissé que 80 milliards. La différence, soit 20 milliards de francs cfa, n’avait pas été perdue pour tout le monde. Les autorités qui gouvernent le pays depuis mars 2012 sont convaincues que cette somme a servi à payer des commissions. Ce sont ces vilains soupçons qui valent d’ailleurs à Thierno Ousmane Sy, l’ancien conseiller spécial en TIC du président Abdoulaye Wade, d’être en prison depuis bientôt un an.

Mais de quoi voulait donc parler notre interlocuteur et qui serait aussi grave que l’affaire Sudatel ? Du passage du Sénégal de l’analogique au numérique. Un basculement qui, dans tous les pays du monde, aura lieu le 17 juin 2015 à 01 heure du matin comme imposé par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) basée à Genève. A cette date, plus aucun téléviseur analogique ou poste de radio ne fonctionnera plus. Il faudra donc convertir tous les appareils existants au numérique. Un marché fabuleux qui, avec toutes les opérations qu’il y a derrière (ce qu’on appelle les backbones) — par exemple la pose de la fibre optique ou la montée sur satellite pour acheminer signaux et programmes, l’infrastructure LTE/4G — va tourner autour de 200 milliards de francs. Par exemple, dans la République de Guinée voisine, rien que les ’’backbones’’ ont coûté 230 millions de dollars, soit 115 milliards de francs cfa.

Au Sénégal, le passage à la TNT (Télévision numérique terrestre) va coûter 65 milliards de francs cfa environ. Sans compter la fibre optique et l’internet très haut débit 4G qui constituent de leur côté un enjeu qui tourne autour de 150 milliards de francs cfa. C’est qu’au Sénégal, où les choses ne se font jamais comme ailleurs, le Comité national mis en place pour piloter ce passage de l’analogique au numérique — et dirigé par l’ingénieur informaticien Amadou Top —, plutôt que de se contenter de ce seul chantier, veut en profiter pour gérer la 4G, la fibre optique et, d’une manière générale, les fréquences de radios et de télévisions et d’autres infrastructures de télécommunications.

Ce qui, bien évidemment, fait pousser des cris d’orfraie aux opérateurs de téléphonie de la place mais aussi à l’Agence de régulations des Télécommunications et des Postes (ARTP) qui se voit dépouiller d’une bonne partie de ses prérogatives — voir notre papier ci-contre.

Une chose est sûre : les compagnies occidentales mais surtout chinoises spécialisées dans le numérique ont anticipé depuis longtemps, proposant leurs services à tous les pays africains ne pouvant pas réaliser tout seuls ce basculement. Parmi les plus actives, les Chinoises. Par exemple, l’une d’entre elles, Star Time avait pris une bonne longueur d’avance sur ses concurrentes sous l’ancien régime. Se proposant de mettre 65 milliards sur la table sous la forme de prêt, elle voulait effectuer l’opération au Sénégal. Pour ce faire, comme en Centrafrique où elle a effectivement gagné le marché, une société de droit local devait être créée dans notre pays. Laquelle devait être pilotée par Babacar Diagne, l’ancien directeur général de la RTS et alors conseiller spécial en communication du président de la République.

Avec 10 % des actions, Babacar était l’homme des Chinois de Star Time au Sénégal. Le problème c’est que l’ancien ministre de la Communication, Moustapha Guirassy, revendiquait lui aussi les 10 % qui devaient être attribués à l’actuel ambassadeur du Sénégal en Gambie. Devant le blocage, c’est Karim Wade, l’ancien tout-puissant ’’ministre du Ciel et de la Terre’’ sous le régime de son père, qui devait trancher au cours d’un voyage en Chine. Lequel n’a jamais pu avoir lieu finalement pour cause de deuxième Alternance. En réalité, comme nous l’a confié un observateur averti du secteur des télécoms, ’’plusieurs groupes chinois étaient à la manœuvre et chacun d’eux avait ses relais au Sénégal qu’il avait bien arrosés financièrement. Beaucoup de responsables s’en sont donc mis plein les poches’’.

Le schéma de Star Time ressemblait à s’y méprendre à celui des Malaisiens d’Iris pour les cartes d’identité numériques. Les Chinois devaient mettre 1.500.000 boitiers à la disposition du Sénégal. Ces boitiers devaient être vendus à 3,5 dollars l’unité soit 1750 francs. Sur cette somme, les investisseurs devait récupérer 2,9 dollars et le gouvernement sénégalais six cents (trois cents francs).

C’est cette somme qui devait servir à rembourser le prêt consenti par les Chinois. L’opération devant s’étendre sur 15 ans, chaque partie pouvait espérer tirer son épingle du jeu. Les Chinois surtout, qui devaient réaliser de super-profits. Hélas, les nouvelles autorités, après avoir longtemps tergiversé — et malgré les offres mirobolantes faites par les émissaires de Star Time et d’autres sociétés de l’Empire du Milieu à certaines autorités locales —, ont décidé de ne pas donner une suite favorable à cette offre. En lieu et place, un appel d’offres a été lancé duquel les chinoises semblent exclues puisque étant des entreprises d’Etat.

Toujours est-il que, soupçonnant des dés déjà pipés, des opérateurs d’infrastructures pensent que l’appel d’offres lancé par le Contan est taillé sur mesure pour permettre à un opérateur déjà choisi de gagner avec les apparences formelles de la légalité. En effet, font-ils valoir, le délai de 13 jours imparti pour déposer les offres serait matériellement impossible à tenir, un bon plan de déploiement à travers le territoire national nécessitant au bas mot trois mois de durs travaux pour être élaboré. Sauf si l’opérateur choisi en définitive avait eu le temps de se préparer depuis longtemps…

Plus que le chinois ZTE exclu d’office pour les raisons expliquées ci-dessus, c’est le Sud-Coréen KT (Korean Télécommunications) qui tiendrait la corde. Ayant réalisé le passage de l’analogique au numérique au Rwanda, ’’KT’’ serait en pole position au Sénégal. Une société locale aurait été créée au Sénégal, qui serait le relais de ce partenaire venu du Pays du Matin Calme, dans laquelle on trouverait le mari de l’ancienne patronne de l’APIX, Mme Aminata Niane, un de ses homonymes du nom d’Amadou Diop, qui serait un ancien d’Alcatel en France ainsi que… des figures du CONTAN. Ce que, du côté de cette dernière société, on considère comme une ’’affabulation’’ (voir encadré).

Plus âpre que la bataille sur les appels internationaux entrants pour laquelle des montants de dizaines de milliards de francs étaient en jeu chaque année, cette guerre autour des enjeux du passage au numérique promet d’être sanglante, ni les opérateurs de téléphonie, ni l’ARTP, ni les opérateurs d’infrastructures craignant d’être laissés en rade, ni les compagnies commercialisant du numérique n’entendant se laisser faire. Quant aux intermédiaires qui auront servi de poissons-pilotes à la société qui sera choisie en définitive pour conduire ce processus fabuleux, eh bien ils pourront couler des jours tranquilles pour le restant de leur vie avec les milliards qu’ils auront empochés. Sauf si, bien sûr, un changement de régime intervenait, auquel cas ils auraient toutes les ’’chances’’ de se retrouver en prison comme le pauvre Thierno Ousmane Sy. Ce qu’à Dieu ne plaise !

Mamadou Oumar Ndiaye

Le Témoin, 29 janvier 2014

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