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Maroc Telecom cherche une troisième place au Sénégal : Les stratégies de balisage

samedi 5 mars 2005

Derrière les flonflons des fastes et des rutilances accompagnant l’accueil du Roi Mohamed VI, célébrant la séculaire amitié sénégalo-marocaine et magnifiant cette coopération Sud-Sud, il se négocie une grosse affaire concernant l’installation au Sénégal de Maroc Telecom, comme troisième société de téléphonie après la Sonatel et Sentel. Balancing act new, un bulletin de liaison entre opérateurs de téléphonies révèle dans son numéro 247 que Karim Wade, le fils du président de la République, Abdoulaye Wade, détient des actions dans la société Maroc Telecom. Et qui plus est, des pressions orchestrées depuis le palais Léopold Sédar Senghor sont exercées pour faire à Maroc Telecom une place au soleil... de la téléphonie sénégalaise.

L’axe Rabat-Dakar se porte comme un charme et y luit toujours le diadème d’une amitié séculaire et d’une coopération Sud-Sud magnifiée par les autorités marocaines et sénégalaises. Mais, cette amitié et cette coopération exemplaires ont aussi leurs versants économiques et affairistes, dont certains sont moins visibles que les trois accueils carnavalesques réservés à « Notre ami le Roi ».

On sait que dans les pimpants attaché-cases des hautes autorités des deux pays sont rangés des dossiers d’affaires, supposés renforcer les relations entre le Maroc et le Sénégal, comme le projet (mort-né ?) de construction de logements à Dakar par le groupe Chaabi.

Mais, s’il existe une affaire sénégalo-marocaine qui a été moins ébruitée -et pour cause !-, c’est celle de l’installation d’une société de téléphonie du royaume chérifien au Sénégal : Maroc Telecom.

Selon les révélations publiées en anglais et figurant sur le site www.balancingact-africa.com, « Maroc Telecom veut devenir le plus grand opérateur téléphonique au Sénégal ». Les auteurs de cette publication sur le Net, citant des « sources très informées, proches du dossier », affirment « que le fils du Président, Karim Wade, va devenir un actionnaire dans la nouvelle opération ».

On précise, dans la même foulée, que le grand argentier international, notamment la Banque mondiale, ne sera pas impliqué dans la délivrance d’une licence pour cette troisième société de téléphonie. Dans tous les cas, la décision qui devait être prise au premier trimestre de 2005, risque de subir une prolongation et pourrait intervenir vers le second semestre de 2005.

L’ETAT ET SES PRESSIONS

Mais l’installation de Maroc Telecom au Sénégal se heurte à quelques obstacles majeurs liés, entre autres, à la configuration actuelle du marché de la téléphonie au Sénégal, occupée par la Sonatel (dans laquelle l’Etat détient des actions) et la Sentel (société privée).

Aussi le gouvernement manœuvre-t-il pour résoudre l’équation liée à l’arrivée de Maroc Telecom, comme troisième opérateur, « dans un marché sévèrement contrôlé ». La manœuvre consiste, selon le bulletin de téléphonie, à « faire en sorte que la licence qui sera délivrée au troisième opérateur puisse avoir une chance de créer un modèle d’affaire sans engendrer de dommages dans son capital détenu actuellement par la Sonatel. »

Cette tentative de baliser la concurrence à Maroc Telecom bute sur un casse-tête... sénégalais. En effet, la Sonatel, en situation de monopole de fait, jouit d’une bonne protection et ne manque pas d’efficacité en tant qu’opérateur. « Ces prix sont probablement les plus bas de l’Afrique de l’Ouest », indique Balancing act.

Ainsi, pour contourner l’écueil que constitue la Sonatel, les autorités sénégalaises semblent avoir trouvé une autre stratégie pour baliser la voie au troisième opérateur dans le marché de la téléphonie. En quoi faisant ? En mettant « la pression sur le second opérateur de mobiles, Sentel ».

En choisissant cette option, le gouvernement sénégalais règle, en même temps, un contentieux avec la Sentel, contentieux qui s’était installé dès les premières lueurs de l’alternance. En effet, le gouvernement de l’alternance n’avait pas caché, à l’époque, sa « frustration » suscitée par le fait que cette dernière compagnie n’est pas une implantation et/ou une implication locale. Cette frustration était telle que l’Etat sénégalais avait tenté, à l’époque, de retirer la licence à Sentel.

Certes, en l’état actuel, l’Agence de régulation des télécommunications (Art) n’a pas rendu public les derniers chiffres de 2004. Toutefois, selon Balancing act, le taux de pénétration de téléphones aussi bien mobiles que fixes au Sénégal est estimé à 16 %. Cette source se fait d’ailleurs l’écho d’un « analyste du marché local » qui s’interroge sur ce « que viendrait faire au Sénégal un troisième opérateur ». La pertinence de ce questionnement tient à un constat : la saturation du marché sénégalais.

Face à tout cela, la question est de savoir « comment le gouvernement compte résoudre la quadrature de ces cercles inconfortables ».

« Il s’est dit, lit-on sur le site de Balancing act, que le gouvernement va forcer la Sonatel à créer de la place à MarocTélecom pour mettre en place un opérateur qui va utiliser son réseau. »

Une manière de trouver une place au soleil de la téléphonie sénégalaise au troisième opérateur marocain, Maroc Telecom, une propriété du groupe Vivendi qui appartient à 40 % à Vodafone. Sur la foi des propos de l’analyste local, on peut aussi lire ce qui suit : « Vivendi peut penser que le Sénégal est comme le Kenya ou le Maroc mais, à moins qu’ils mettent un large investissement ici. » Autrement, « il est improbable que ce marché devienne profitable », sauf « à très long terme ».

SURNOISES CONTRAINTES PAR L’ETAT

Voilà les raisons pour lesquelles le gouvernement du Sénégal est en train d’exercer, en sourdine, des pressions sur la Sentel. L’une de ces pressions consiste à faire traîner le contentieux à propos de l’interconnexion de Sentel avec la Sonatel. La solution, selon Balancing act, « a été traînée en longueur par l’Art, durant une période de quatorze mois ». L’argument financier est venu en appoint pour corser la pression, surtout à propos d’une dette de 12 millions de dollars, soit plus de 6 milliards de francs CFA, que la Sonatel doit à Sentel. « Pour pouvoir survivre à cette pression économique, Sentel a été obligée de faire un compromis qui inclut la perte de 3 millions de dollars (environ près de 2 milliards de francs CFA) de cette somme ». Sans compter que Sentel a été contrainte de renoncer aux sommes restantes.

Les pressions ne s’arrêtent pas seulement à ce niveau. En effet, la Sentel était dans le processus de re-financement de 20 millions de dollars auprès de la Bourse d’Abidjan, la Brvm (Bourse régionale des valeurs mobilières). Mais, selon le bulletin Balancing act, « le représentant du gouvernement sénégalais à la Bourse des valeurs a bloqué ce placement et a fait perdre une période de trois à six mois à la compagnie » dans cette opération boursière. Même les révélations d’un conseiller du gouvernement sont dévoilées, quand ce dernier a admis en privé que l’Etat devait « défendre les intérêts de Sonatel ». Il faut noter qu’une lettre de politique sectorielle a été publiée dernièrement. Dans cette lettre, il avait été annoncé l’arrivée d’un troisième opérateur dans le secteur de la téléphonie.

Nous avons tenté à plusieurs reprises de joindre Karim Wade, dont on a dit qu’il était en ce moment avec le Roi du Maroc, Mohamed VI. Nous avions laissé nos contacts auprès d’un de ses collaborateurs. En vain.

Soro DIOP

(Source : Le Quotidien, 5 mars 2005)

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