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Internet, entre doute et espoir

mardi 21 octobre 2003

Depuis mars 2000, les 54 pays du continent africain ont tous accès au réseau des réseaux. Sitôt relevé, ce défi majeur suscite de très grands espoirs, dans la mesure où le développement socio-économique est lié au progrès des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Ces NTIC, et en particulier Internet, représentent un élément essentiel de productivité dans les sociétés en évolution industrielle, notamment pour le continent noir, qui reste le plus marginalisé dans le maillage mondial.

Toutefois, ce raccourci vers le développement parait plus simple à décrire qu’à établir dans la réalité, compte tenu des importants facteurs à maitriser dans le domaine des infrastructures et de la production. Il est permis de se demander si le caractère immatériel des savoirs et des services permettra d’abréger le processus « normal » du décollage économique des pays pauvres. Les nouvelles technologies font apparaitre à ce sujet, en Afrique, des dynamiques présentes à tous les échelons et qui incitent à moins de pessimisme à l’égard des processus en cours. Il est possible d’être optimiste, même si l’environnement africain de l’information et de la communication est caractérisé par de faibles taux de pénétration du téléphone et de croissance des réseaux, par une tarification élevée des installations privées, des liaisons téléphoniques interurbaines médiocres, des infrastructures nationales très variables et surtout par une absence de maillage continental.

Á l’approche du sommet mondial sur la société de l’information - le premier se tiendra à Genève en décembre 2003, le second à Tunis en novembre 2005 -, l’Afrique doit affronter plusieurs défis majeurs, qui s’articulent autour de l’accès à l’instruction et au savoir, de la préservation de la diversité culturelle, du progrès de la médecine et de l’agriculture, de la mise en œuvre de la bonne gouvernance... Pour le continent noir, l’amélioration du quotidien se traduira par davantage de liberté, un meilleur accès aux soins et au savoir universel, une bonne maitrise des moyens de subsistance et une participation aux échanges mondiaux. Tel est le constat dressé par le Rapport sur le développement humain, commandé en 2001 par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement). Selon ce rapport, les nouvelles technologies, outil au service du développement humain, sont essentielles pour faire reculer la pauvreté ; mais les insuffisances du marché entravent le processus.

Un réseau obsolète

Confrontée à des difficultés structurelles rendant quasi impossibles les accès physiques dans beaucoup de zones, l’Afrique doit faire face à l’obsolescence d’un réseau hérité du passé colonial. La mutualisation des accès par le partage est un début de réponse à cette carence, ce qui a fait le succès des télécentres privés, au tout début des années 1990 et, plus tard, des télécentres communautaires polyvalents (TCP).

Entre 2000 et 2001, le nombre d’utilisateurs africains d’Internet a augmenté de 43,4 %, indique la Cnuced (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) dans son dernier rapport sur le commerce électronique et le développement, paru en novembre 2002 : on est passé d’une moyenne de 59 personnes connectées sur 10 000, il y a trois ans, à 85 en 2001. Mais l’évolution est faible par rapport aux autres continents.

Les États-Unis et le Canada comptent 180 millions d’utilisateurs d’Internet, l’Europe 154 millions, l’Asie-Pacifique, la Nouvelle Zélande et l’Australie 144 millions, contre 15,3 millions pour l’Amérique Latine et 4,15 millions pour l’Afrique. Ce dernier chiffre cache d’ailleurs des disparités à l’intérieur du continent, entre cinq pays nantis (Afrique du Sud, Égypte, Kenya, Maroc, Tunisie) et le reste de l’Afrique, qui compte une moyenne de 22 personnes connectées sur 10 000. De telles disparités pourront être rectifiées si des investissements importants sont consentis pour l’extension et la modernisation des installations.

Cependant, Gilles Mersadier, vice-président d’Internet Globenet (association de réflexion sur le développement en Afrique), se montre très critique sur les actions des multinationales de télécommunications en Afrique : il souligne leur part de responsabilité dans le gouffre qui subsiste en matière de déficit des infrastructures. Le rôle des opérateurs étrangers en matière de télécommunications est capital. Aujourd’hui, il n’y a pas de backbone [1] entre les capitales africaines. « Pour aller de Dakar à Abidjan, un mail va par exemple transiter par les États-Unis. Il faudrait donc un maillage entre les grandes villes », fait remarquer Gilles Mersadier.

L’héritage du colonialisme est d’autant plus dérisoire, face aux immenses besoins en infrastructures de télécommunications, que la situation financière difficile des États ne permet pas des investissements importants de modernisation dans un secteur où les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse. Cependant, si l’on en croit une étude réalisée par le cabinet sud-africain BMI-Techknowledge, la vague de libéralisation en cours dans beaucoup de pays africains engendre un nouveau marché porteur pour les investisseurs étrangers,

Les opportunités de développement qu’offre le secteur des télécommunications en Afrique sont énormes et très peu exploitées jusqu’à présent, alors qu’elles sont l’expression d’un besoin réel. Selon l’étude sud-africaine, le nombre d’utilisateurs de téléphones mobiles progresserait de 34,8 % chaque année d’ici à 2007, soit trois fois plus vite que pour les lignes fixes (+ 10,6 % par an), ce qui porterait à 156 millions le nombre d’abonnés au téléphone en 2007, contre 35 millions aujourd’hui. D’après un autre rapport des Nations unies, le trafic entre l’Afrique et les autres continents augmente de quelque 10 % par an.

Pour sa part, le trafic annuel des communications (voix et données) à l’international de toute l’Afrique franchira en 2005 la barre des 4,5 milliards de minutes pour le trafic sortant, et de 12,2 milliards de minutes pour le trafic entrant (contre environ moitié moins en 2000), indique Pyramid Research, qui réalise tous les ans une étude sur l’état des télécommunications dans le monde. Selon la même source, la demande de transmissions de données et de vidéos augmente plus rapidement que celle des flux de voix : en 2003, le transfert de données aura dépassé celui de la voix. Le continent noir présente des atouts encore sous-estimés, dans la mesure où tout est à faire ou presque..

L’accès partagé

A défaut de pouvoir équiper un grand nombre de foyers en accès physique, la formule fondée sur le partage des accès constitue une réponse pertinente pour un grand nombre de personnes isolées. Avec, aujourd’hui, plus de 12 000 télécentres installés, le Sénégal continue de jouer un rôle de premier plan sur le continent, notamment avec Metissacana, qui fut le premier télécentre en Afrique de l’Ouest. En cinq ans seulement, ces télécentres ont contribué à la création de quelques milliers d’emplois ; surtout, ils apportent jusqu’à 30 % et plus de ses recettes à l’opérateur de télécommunication national. Des pays comme le Kenya et le Ghana disposent aussi d’un réseau de télécentres important.

Le vocable « télécentre » désigne communément une boutique privée regroupant dans un local une ou plusieurs cabines téléphoniques, afin d’offrir à la population environnante un accès de proximité au téléphone, sans avoir à supporter les charges d’installation et d’abonnement d’une ligne privé. En réalité, les télécentres représentent une alternative au manque de moyens et à la carence des accès de base rencontrés par les populations, surtout en zone urbaine.

Initialement conçus pour les activités téléphoniques, certains télécentres fourniront plus tard un accès à Internet. À défaut de pouvoir offrir directement une connexion à chaque foyer, le partage sera fait au niveau du quartier ou de la communauté afin de répartir les ressources, constate le CRDI. En effet l’irruption de la toile, à partir de 1998-2000, a fait apparaître de nouveaux usages, principalement dans les zones urbaines (capitale et villes secondaires) : les sites portail, avec de plus en plus de forums de discussion, les bases de données, les bibliothèques virtuelles...

Depuis quelques années, des télécentres communautaires polyvalents (TCP) apparaissent. Selon Gilles Mersadier [2], ces TCP se rapprochent du modèle « originel » occidental et visent le monde rural. Il sont issus d’une démarche « projet », élaborée par des agences de coopération multilatérales à la fin des années 1990, suite au plan d’action des Nations unies pour le développement rural intégré.

Les télécentres communautaires offrent des services d’information et de télécommunication (téléphone, fax, Internet à haut débit). Ils comprennent généralement divers équipements de bureaux et proposent des formations de type conception et réalisation de pages web, ainsi que des services de bureautique, de photocopie et de dactylographie. Installés principalement dans les villes secondaires, ils connaissent un grand succès, malgré les difficultés qu’ils rencontrent au niveau de leur autonomie financière. Si ce problème n’est pas résolu, c’est la survie même de ces points d’accès qui est menacée.

Au service de la liberté...

Les technologies de l’information ont déjà contribué à des transitions démocratiques, notamment au Sénégal et au Bénin. Elles constituent de ce fait une nouvelle opportunité d’émancipation politique pour un continent où toute tentative de transition démocratique est souvent synonyme de règlement de compte. Le fait est important, dans la mesure où la bonne gouvernance et la stabilité politique représentent désormais des gages pour l’attrait des capitaux étrangers, comme le soulignent les initiateurs du Nouveau partenariat pour le développement (Nepad).

Ainsi, lors des élections présidentielles de 2000 au Sénégal, Internet a servi d’outil de supervision pour les organisateurs, notamment l’Onel (Observatoire national des élections) et le ministère de l’intérieur : ceux-ci ont mis sur la toile le fichier électoral, permettant ainsi aux inscrits, de façon transparente, de vérifier la mise à jour de leur inscription. Cette nouvelle procédure a connu beaucoup de succès, notamment chez les Sénégalais de la diaspora. Internet lance l’ère d’une nouvelle citoyenneté, celle de l’information, où la communication de masse devient un outil incontournable.

L’accès aux TIC met le citoyen au centre des préoccupations des gouvernants, par la mise en place d’une politique ambitieuse d’« e-gouvernement ». Les flux transactionnels des outils multimédia et leur dématérialisation permettent non seulement de lutter contre le monopole des fonctionnaires et de réduire les délais de traitement des dossiers, mais surtout de combattre la corruption, qui reste un frein important au développement. Dans son projet Information Communication Year 2025, le gouvernement sud-africain vise à rendre plus accessibles les services des ministères, par la mise en ligne des ressources.

De même, l’accès aux TIC de la grande masse, des ONG des droits de l’homme et de la diaspora, à travers des contributions sur Internet, pourrait contribuer à dénoncer certaines pratiques érigées en règles par des dictateurs en place et à sensibiliser la population. Une nouvelle dynamique serait alors introduite, conduisant vers un nouveau système démocratique, où les notions de liberté d’expression et de choix auraient une portée plus significative qu’ aujourd’hui.

...et de la santé

L’Afrique connaît le taux de mortalité infantile le plus fort et le niveau d’espérance de vie le plus faible au monde. Compte tenu des caractéristiques sanitaires particulières du continent et des difficultés d’accès aux soins pour les populations de l’intérieur, le Cnes (Centre national d’études spatiales) et l’ONG Fissa (Force d’intervention sanitaire satellitaire autoportée) ont lancé, dès juin 2001, une série d’action en matière de télémédecine. La démarche vise à favoriser la téléconsultation et le télédiagnostic, particulièrement dans le domaine de la périnatalogie, à travers des stations portables équipées d’un système de transmission d’imagerie médicale.

Depuis 1999, les technologies de l’information, associées à celles du monde médical, ont permis de sauver des vies à travers des opérations de chirurgie assistée par vidéo, entre, par exemple, des médecins du CHU Aristide Le Dantec à Dakar et des collègues installés à Toulouse ou à Bruxelles. Ces technologies, qui jouent un rôle déterminant au niveau de la formation, permettent d’affecter les budgets prévus pour les déplacements des médecins à d’autres projets prioritaires. Désormais, les stages de perfectionnement se déroulent sous la forme de formations à distance, ce qui permet de profiter de l’expérience de professeurs renommés et de bénéficier des techniques médicales aux normes en vigueur en Europe ou en Amérique.

En tant que « imprimerie universelle, personnelle, ubiquitaire, instantanée et bon marché, comparable à l’apparition de l’alphabet », comme l’a qualifié Philippe Quéau, directeur de la division « Société de l’information » à l’Unesco, Internet pourrait conduire à l’émergence d’une nouvelle intelligence collective, à condition d’être utilisé à bon escient. En Afrique, où l’accès au savoir est fermé à un grand nombre de personnes, les TIC pourraient devenir un instrument de formation extrêmement important, en permettant l’accès à des bases de données, à des bibliothèques et autres centres de documentation virtuels.

Dans sa conception de l’Université de l’universel, Philippe Quéau pense qu’il est fondamental de « réinventer l’enseignement », afin d’apporter à ce défi une triple réponse, à la fois catalytique, connectée et coopérative. En 1997, la Banque mondiale a lancé l’initiative de l’Université virtuelle africaine (UVA), suivie en 1998 par le lancement de l’Université virtuelle francophone et, plus récemment, par le projet de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING) au Sénégal. Conçu par le président sénégalais Abdoulaye Wade, ce dernier projet vise à créer une Université du futur africain (UFA) ayant à terme une capacité d’accueil de 5 000 étudiants en provenance des différents pays du continent. Grâce à des accords inter- universitaires, les étudiants de l’UFA recevront par satellite et en temps réel les mêmes enseignements que les étudiants des institutions universitaires avec lesquelles l’UFA aura des accords. Au terme de leur formation, ces étudiants se verront sanctionner par des diplômes identiques, et non par de simples équivalences.

Une série d’initiatives

Parallèlement, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le MIT Media Lab, le laboratoire des médias du Massachusetts Institute of Technology, expérimentent depuis quelques années des procédés novateurs pour favoriser l’utilisation des nouvelles technologies dans le monde en développement. Cette initiative vise à réduire la fracture numérique entre les agriculteurs prospères des pays développés et les communautés rurales des pays pauvres, afin de leur permettre d’augmenter leur production agricole de manière durable, tout en respectant l’environnement.

Pour la première fois, les paysans du Sud pourront accéder aux technologies de l’information grâce à de petits appareils non câblés et peu coûteux, pouvant être logés dans la poche et fonctionnant à l’énergie solaire ou sur batteries. Même les paysans illettrés seront capables de prendre connaissance des informations relatives à l’état des récoltes, à la sécurité alimentaire ou à l’accès aux marchés, grâce à une transmission des données par le son et par l’image.

Grâce au développement de la téléphonie mobile, des agriculteurs, notamment en Ouganda ou au Sénégal, se sont familiarisés avec l’usage des services WAP [3], SMS [4] ou des serveurs vocaux (suivant les profils), pour suivre en temps réel l’évolution des prix de vente. Des informations sont transmises aux pêcheurs en plein océan ou aux maraîchers en plein champ, qui ajusteront leurs offres en fonction de la demande.

Incontestablement, il existe en Afrique aujourd’hui plusieurs initiatives innovantes dans le domaine électronique de la production de services spécifiques ou de la gestion des ressources disponibles. Mais le continent ne pourra tirer parti du saut qualitatif offert par les technologies de l’information que si les pouvoirs publics, épaulés par les bailleurs de fonds, apportent un soutien efficace, en définissant dans un cadre multilatéral une stratégie globale et cohérente. L’Afrique devrait s’inspirer des succès de l’Inde, en construisant prioritairement des infrastructures de base et surtout en mobilisant le capital humain afin d’attirer des investissements étrangers dans les services, notamment le télétravail et le développement des logiciels. Les nouvelles technologies peuvent permettre de surmonter l’isolement géographique, économique et social des pays pauvres.

Toutefois, l’optimisme doit laisser place au réalisme quant aux perspectives ouvertes. Il existe des freins réels pour le développement d’Internet en Afrique : et d’abord un taux d’analphabétisme élevé, qui touche plus de 50 % de la population adulte. À quelques exceptions près, les États africains sont absents sur le terrain des NTIC, ce qui se ressent de façon pratique au niveau des accès dont les infrastructures ne sont pas généralisés en réseaux, que ce soit dans les villes, à la périphérie ou dans les campagnes. Dans son ensemble, l’environnement institutionnel, politique et socio-économique de l’Afrique est encore un obstacle à un véritable essor des NTIC.

Mohmadou Diallo
Doctorant en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris VII- Denis Diderot

(Source : Géopolitique Africaine, n° 12, Automne 2003, p. 131-139)

[1] Réseau servant de dorsale aux applications de télécommunications.

[2] Gilles Mersadier, Télécentres connectés et développement local en milieu rural : aperçu de la situation et perspectives pour l’Afrique, Bulletin de liaison Inter réseau, grain de sel n° 18, juillet 2001.

[3] Wireless Application Protocol, ou protocole d’application sans fil.

[4] Short Message Services.

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