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Illusions entretenues sur les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC)

mercredi 18 août 2004

Dans « le Soleil » du mercredi 28 juillet 2004 en page 10, nous avons relevé, avec surprise, les affirmations faisant état d’étudiants brillants au Sénégal mais qui se retrouvent finalement agents de sécurité en France, après avoir été admis en année préparatoire des grandes écoles. Ces échecs sont, d’après un professeur de l’UGB de Saint-Louis, imputables au manque de maîtrise des NTIC dans la formation antérieure. Nous nous garderons bien de juger ce professeur à partir des propos rapportés par l’auteur de l’article, la fidélité n’étant pas garantie.

Par contre, nous pouvons affirmer qu’aujourd’hui, le discours sur les NTIC a atteint des dimensions inquiétantes qui exigent qu’il soit reconsidéré eu égard à ce qui constitue, dans les enseignements et la formation, le fondement des connaissances et aptitudes. Il y a quelque temps, au Sénégal une grande agence d’outre-Atlantique d’aide au développement avait lancé un appel d’offres pour la création de cyber cafés en milieu rural.

Nous ne cernons pas, pour la résolution des grands problèmes du paysannat du Tiers-Monde, les apports possibles de ce projet qui aurait pu aussi intéresser l’actuel Chef d’Etat du pays qui a été au second rang dans le classement mondial, selon l’Indice de Développement Humain du PNUD. Les images diffusées par la télévision ont permis de constater que ce président, à la tête de la quatrième puissance scientifique du monde, ne savait pas, il y a peu de temps encore, ce qu’est une souris en Informatique. Il y a probablement beaucoup de ses homologues africains à avoir été dans le même cas que lui, s’ils n’y sont toujours pas, nous n’indexons personne.

De toute façon, ce manque d’aptitude dans l’utilisation des NTIC ne saurait nullement être un facteur déterminant du vote du citoyen lors d’élections présidentielles, les préoccupations majeures étant ailleurs. On est en droit d’affirmer aujourd’hui que ce discours sur les NTIC en Afrique relève, soit d’une inquiétante méconnaissance des mécanismes élémentaires du processus de développement économique et social et d’acquisition de connaissances et aptitudes, soit d’une grande hypocrisie de la part de ceux qui se font les troubadours de ces nouvelles technologies.

Le discours public d’aujourd’hui sur les rapports des NTIC avec l’Indice de Développement Humain est comparable au discours d’hier sur les rapports entre la Négritude et le processus de développement des pays africains. C’est encore et toujours de la diversion, qui risque d’entraîner l’Afrique dans une voie sans issue, si les laudateurs des NTIC ne sont pas remis à leur juste place.

De piètres économistes américains ayant inventé « l’Economie nouvelle », relayés par des autorités africaines, conduites par la naïveté à emprunter ces voies hasardeuses, veulent maintenant forger une mythologie du développement par les NTIC, avec ses divinités comme l’interconnexion, la flexibilité et l’immatérialité. Les caractéristiques prêtées à la « Nouvelle économie » ou « économie d’Internet » sont, à bien des égards, des vieilleries de l’Economie classique.

La dématérialisation de l’Economie dont on parle tant avec le développement des NTIC n’est que la poursuite d’une tendance à la tertiairisation de l’économie que le monde vivait déjà bien avant l’avènement d’Internet, depuis l’éclatement de la Révolution industrielle en Europe au XVIIIe siècle. En effet, dans les pays développés comme dans ceux en voie de développement, c’est dans le secteur Tertiaire que les effectifs se sont le plus accrus.

Cette évolution, commune à tous les pays, s’explique différemment selon le niveau de développement. Dans les pays développés, c’est la mécanisation dans l’agriculture entraînée par l’automatisation de plus en plus poussée dans le secteur Secondaire, c’est-à-dire industriel, qui ont entraîné une concentration de plus en plus importante des effectifs dans le Tertiaire, dont l’informatisation reste d’un impact limité sur les effectifs employés

Par exemple, dans les pays développés, l’introduction des scanners dans la grande distribution n’a pas permis de réduire le nombre de caisses et l’informatisation dans la gestion des banques et des entreprises ne s’est pas accompagnée d’une baisse des effectifs. Aucun dégraissage des effectifs n’a été décidé, suite à l’introduction des NTIC dans les organisations. L’adaptation aux NTIC, dans les entreprises, ne crée pas de nouveaux emplois en général. Elle entraîne des reconversions et des recyclages du personnel en place avec bien sûr la facilitation dans l’exécution du travail affecté par l’introduction des NTIC.

Dans les Pays en Voie de Développement, c’est par contre la faible densité du tissu industriel qui explique l’excroissance des effectifs tertiaires, dont une bonne part d’ailleurs dans l’informel, en raison de l’exode rural qui a atteint des proportions inquiétantes. La population active, qui demeure employée dans le secteur Primaire majoritairement, est une caractéristique du Tiers-Monde.

Aujourd’hui, ce qui est nouveau par contre, c’est la création de grands marchés communautaires comme l’Union Européenne, l’ALENA en Amérique et en Afrique l’UEMOA, dont du reste on ne s’explique pas l’absence d’une dynamique de fusion avec la CEMAC (Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale), les potentialités économiques étant bien complémentaires, sauf à reconnaître que le principe de diviser pour mieux régner appliqué par l’ancienne puissance colonisatrice continue de produire ses effets.

Au moment où l’Union Européenne est passée à 25 Etats membres, on ne peut que regretter l’imprécision sur les échéances de constitution de plus grandes organisations communautaires en Afrique. Les laudateurs des NTIC en Afrique ne réalisent toujours pas que l’éclatement de la bulle financière, depuis plus de trois ans, sur les marchés boursiers européens et américains, a entraîné les plus lourds déficits jamais subis avant par des entreprises avec des pertes de près de 50 milliards de dollars pour World Com aux USA (30.000 milliards CFA), 20 milliards d’euros pour France Télécom, 13 milliards d’euros pour Vivendi Universal, du fait de l’effondrement des cours boursiers des start up, ces jeunes pousses de la Net économie, dans lesquelles elles avaient trop misé.

Ce sont les espoirs immodérés placés en elles qui ont fait monter, sans fondement économique justifié, leurs cours boursiers. Lorsque les marchés se sont rendu compte qu’il ne s’agissait que d’anticipations irrationnelles, la bulle financière a éclaté, entraînant des chutes faramineuses de cours boursiers, dont certains ont été divisés par cent, entraînant donc des pertes inégalées par le passé subies par les détenteurs de ces titres.

La réalité économique a fini par s’imposer sur les spéculations boursières relatives aux NTICN avec la réaction salutaire des marchés pour imposer la vérité des prix. Probablement, la presse aussi a donné aux NTIC une importance disproportionnée, par rapport à la réalité. En effet, le battage médiatique de tout ce qui touche aux NTIC revêt un caractère pernicieux aujourd’hui.

Soit on se positionne en chantre d’Internet, vantant de façon immodérée les mérites des NTIC, sans emprise réaliste, l’on est considéré comme étant très ouvert au progrès. Soit on observe une distance critique, en soulevant de vraies questions et l’on est taxé d’immobilisme et d’archaïsme. Pourtant, le choix n’est pas cornélien... La fracture numérique dont on parle tant entre pays développés et Pays en Voie de Développement, imputée à tort aux NTIC, relève d’une confusion grave, avec les objectifs poursuivis dans l’instauration d’un Nouvel Ordre Economique Mondial par un transfert de technologies des pays développés vers les Pays en Voie de Développement, qui avait constitué un des objectifs du dialogue Nord-Sud.

Ce combat des PVD pour une redistribution plus juste du travail industriel à l’échelle mondiale, qui est plus que jamais d’actualité aujourd’hui, risque d’être relégué au second plan par les tenants de la thèse de la fracture numérique. Ces laudateurs des NTIC, inconsciemment, sont en train de lâcher la proie pour l’ombre, en cherchant à mettre en place un Fonds de solidarité numérique, qui concerne essentiellement le secteur Tertiaire, c’est irresponsable.

Le secteur Tertiaire ne pouvant nullement être le moteur du développement d’un pays, toute ressource affectée à ce Fonds numérique est historiquement un gaspillage, dont la responsabilité incombe à tous ceux qui participent directement ou indirectement à l’accréditation de la thèse que la fracture numérique Nord-Sud devant être traitée par un Fonds de solidarité numérique. Que les Africains sachent que l’industrialisation est toujours le combat à mener et qu’ils se démarquent des tenants de cette mythologie du développement de l’Afrique par les NTIC.

On retrouve là l’explication de l’attitude responsable des chefs d’Etat occidentaux qui n’ont donné aucun engagement quant au financement de ce Fonds de solidarité numérique pour l’Afrique lors du sommet de Genève, les priorités sont bien ailleurs. Même Bill Gates, qui n’est pas informaticien mais diplômé d’études de Gestion, fondateur de MICROSOFT et première fortune du monde, a déclaré qu’Internet sera ramené à son juste et réel niveau lorsque l’euphorie se sera estompée autour des NTIC. Et c’est ce qui l’avait amené à reconnaître que l’Afrique avait beaucoup plus besoin de moyens pour lutter contre la pauvreté et l’analphabétisme que d’ordinateurs, pour une population majoritairement illettrée.

Il n’est pas sûr que le Sénégal augmenterait sensiblement son taux de croissance économique si des ordinateurs tombant du ciel lui assuraient une couverture Informatique comparable à celle des USA aujourd’hui. Maîtriser les NTIC est facile, à partir du moment où l’on a les moyens d’acquérir un micro-ordinateur et de le connecter sur Internet.

Par contre, en faire un outil de production du citoyen avec une contribution palpable à la formation du PIB, donc à la création de valeurs et de richesses pour le pays, est loin d’être évident.

Par ailleurs, le profil qu’on dresse souvent du formateur en Informatique (NTIC) est édifiant, puisqu’il s’agit, pour la plupart du temps, d’un auto-reconverti dont le CV ne fait nulle part état d’un seul diplôme délivré par une grande école pour la formation dispensée. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, mais celle-ci doit l’être pour une démystification des NTIC chez les Africains.

L’empressement dont a fait montre la Banque Mondiale, pour financer le projet de l’Université Virtuelle Africaine (U.V.A) conçu non pas pour être un maillon complémentaire du dispositif classique d’enseignement et de formation, mais plutôt comme une formule de substitution, procède d’intentions inavouées de démanteler l’Enseignement supérieur en Afrique. De tels schémas de substitution du capital au travail dans l’enseignement et la formation n’ont jamais été envisagés dans les pays industrialisés.

Le responsable à Dakar de l’Agence de la Francophonie doit comprendre que c’est ce qui justifie le peu d’intérêt du corps professoral universitaire pour ce projet, tel qu’il a été conçu. Il faudra donc le reformuler dans un sens qui puisse préserver les intérêts supérieurs de l’Afrique, en y associant plus largement les compétences et expériences du corps enseignant africain.

Une autre affirmation reprise souvent par la presse est que l’analphabète du XXIe siècle sera celui qui ne sait pas utiliser l’outil informatique. Une telle compréhension manque de vision prospective, car les logiciels des prochaines générations rendront l’Informatique beaucoup plus conviviale, au point de pouvoir être utilisée sans formation spécifique par tout individu non illettré. Par conséquent, l’alphabétisation de masse des populations dans le Tiers-Monde doit toujours demeurer la priorité des priorités, avec ou sans les NTIC. Il est établi que c’est un des moyens les plus efficaces pour lutter contre la pauvreté qui gagne malheureusement du terrain en Afrique.

CONCLUSION

Contrairement aux affirmations de leurs laudateurs africains, les NTIC ne généreront probablement pas la prospérité prétendue. Certes, elles joueront sans doute leur juste rôle en Afrique, qui sera probablement en-deçà de ce qui est projeté actuellement dans le discours public. Il faut se rappeler que les progrès de l’humanité, source de prospérité des nations et des peuples, restent et resteront toujours bâtis sur la compétence par la formation et le perfectionnement des travailleurs dans leurs différentes professions et c’est leur niveau moyen d’éducation qui sera le dénominateur commun déterminant et non les NTIC.

IBRAHIM HANE
Institut Supérieur de Gestion ex-ENSUT
Université CAD Dakar
hane_ibrahima@yahoo.fr

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