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Francophonie : le numérique vient à la rescousse des universités africaines

jeudi 27 novembre 2014

TIC pour l’éducation

En coopérant, les 800 universités francophones membres de l’Agence universitaire de la francophonie pourraient rattraper leur retard dans ce domaine. La production de formation en ligne ouverte à tous est actuellement dominée par les Américains.

« Les Moocs pour moi, c’est une bénédiction ! » Pape Lamine Diop s’accroche comme à une bouée de sauvetage à ces nouvelles « formations en ligne ouvertes à tous », nés aux États-Unis – d’où l’acronyme « mooc » en langue anglaise (1). Celles-ci se répandent comme de la poudre dans le monde entier, et désormais dans la francophonie.

À 29 ans, cet étudiant n’en peut plus d’être l’un des innombrables jeunes chômeurs qui peuplent le Sénégal et de devoir affronter chaque jour le mépris paternel. « Mon père est déçu, mon master en linguistique ne m’a servi à rien. » Il rêvait de faire des études d’environnement, inaccessibles parce que payantes. Alors il s’est rabattu sur un cursus littéraire à l’université publique Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Ucad).

UN NOUVEAU MODE D’APPRENTISSAGE

Mais depuis qu’il a découvert la galaxie numérique de ce type de cours en ligne, Pape Lamine Diop l’explore avec ferveur et assiduité. Il a ainsi suivi des modules de formation en développement durable, en ville durable et en économie circulaire – des cours en ligne généralement de quelques semaines proposés par les universités et grandes écoles françaises via la plate-forme France université numérique (Fun). Il en attaque cet automne un quatrième en gestion de projets. Avec ces nouvelles compétences, il espère reprendre pied pour créer lui-même son emploi.

« Les Moocs s’adressent à différentes catégories de publics, des apprenants buissonniers, des autodidactes curieux, des professionnels en quête de formation continue et bien sûr des étudiants qui veulent compléter leur formation en présentiel », détaille Geneviève Barro, mathématicienne de l’université burkinabé de Ouagadougou et pionnière des formations ouvertes à distance.

Chacun fait son marché dans cette offre planétaire de formations. « On s’inscrit, on a sa propre page sur laquelle on se connecte quand on veut pour suivre les cours avec des petites vidéo de quinze minutes maximum. On rend ses exercices en fin de semaine et l’on peut échanger avec des étudiants de différents pays sur un forum de partage de connaissance », détaille Adama Sarr. Cette jeune femme de 31 ans, cadre dans une entreprise qui commercialise les programmes de chaînes de télévision anglophones, a elle aussi opté pour une formation en gestion de projet pour compléter son master en management de la qualité.

LES MOOCS, « C’EST UNE DE MES BATAILLES ET UN AVENIR POUR TOUTES LES UNIVERSITÉS »

Bien sûr il y a des ratés, des connexions trop lentes, des coupures d’électricité. Mais les campus numériques mettant en accès libre des dizaines d’ordinateurs se développent au Sénégal comme dans les pays voisins et les équipements progressent. Ainsi l’Ucad bénéficiera bientôt de la bande passante à très haut débit la plus performante d’Afrique (hors Afrique du Sud).

« On peut aussi télécharger et regarder sans être connecté », ajoute Geneviève Barro qui voit dans ces formations une occasion pour les étudiants de s’autonomiser dans leurs apprentissages.

Avec le soutien de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), dont le bureau Afrique de l’Ouest est basé à Dakar, Geneviève Barro a développé des licences et masters à distance, « des formations de même valeur académique que celles en présentiel et qui délivrent des diplômes crédibles à l’issue d’examens sur table surveillés qui se tiennent dans les campus numériques francophones », souligne-t-elle.

Elle s’apprête à lancer le premier Mooc burkinabé, sur la « négociation sociétale et le développement local ». « Il faut orienter les étudiants vers ces contenus, pour qu’ils puissent compléter leur formation en présentiel. C’est une de mes batailles et un avenir pour toutes les universités, surtout au regard de nos effectifs pléthoriques », plaide-t-elle.

UN MANQUE D’ENSEIGNANTS ET DE MOYENS POUR LES ÉTUDES SUPÉRIEURES

Avec 87 000 étudiants, l’Ucad, la mère des universités d’Afrique francophone, est comme d’autres au bord de l’implosion. La pancarte : « Il est interdit d’introduire des pierres dans la salle », à l’entrée de l’un des amphis donne une idée de l’acuité du problème. La plupart des sièges ayant disparu des rangées, les étudiants sont tentés d’apporter leur strapontin en dur pour espérer s’asseoir et tenter une prise de note héroïque… Fort heureusement une partie du campus de construction plus récente offre des conditions d’études moins spartiates.

« Pendant des décennies nous nous sommes focalisés sur l’enseignement primaire, obéissant aux consignes du Fonds monétaire international qui a depuis lors fait son mea culpa. Car nous avons besoin de ressources humaines haut de gamme. L’enseignement supérieur est une obligation pour émerger d’un point de vue économique », fait valoir Oumar Sock, directeur général de l’enseignement supérieur.

Quand les bacheliers ont commencé à affluer à l’université, le Sénégal, comme les pays voisins, s’est trouvé fort démuni en enseignants et en locaux pour les accueillir. « Or avec 150 000 étudiants nous sommes encore loin des 270 000 nécessaires pour atteindre la norme Unesco de 2 % d’étudiants dans la population », insiste-t-il.

OUVRIR LES FRONTIÈRES DE L’UNIVERSITÉ

« La massification ne fait que commencer, les formations en ligne et les nouvelles technologies viennent à point nommé », estime Abdellatif Miraoui, président de l’université Cadi-Ayyad (Uca) de Marrakech au Maroc et président de l’AUF. Son université a mis en ligne 60 de ces formations et affiche deux millions de visites depuis un an, dont 20 % venant de pays d’Afrique subsaharienne. « Nous faisons des formations bon marché », dit-il. Dans un studio, l’enseignant fait son cours devant la caméra et le scénarise. « L’étudiant peut revoir le cours à volonté, tandis que dans les amphis pleins à craquer, il voit mal et n’entend pas bien », justifie-t-il.

Abdellatif Miraoui croit en la métamorphose de l’enseignement. « Les Américains suppriment les cours magistraux, cela permet de dégager du temps pour discuter le cours en plus petits groupes ». Nul doute à ses yeux que la francophonie pourrait rattraper le retard par rapport aux États-Unis. « Nos 800 universités à travers le monde sont un vivier énorme. On va pouvoir ouvrir les frontières de l’université, créer des modules Nord-Sud, Sud-Sud », s’enthousiasme-t-il.

Les formations en ligne ouvertes à tous sont « la vitrine internationale des universités des pays développés et un symbole de la compétition qu’elles se livrent pour attirer des étudiants et asseoir leur e-réputation », constate l’AUF. Pour inciter d’autres pays à les développer, elle a lancé mardi 25 novembre un appel à projets pour la réalisation de six Moocs auprès des universités membres, hors Union européenne.

UN DÉFI NUMÉRIQUE IMMENSE

« Il nous faut des formations locales, c’est une question d’autonomie, de souveraineté et de nécessité de répondre aux besoins spécifiques de nos pays », argumente Ibrahima Thioub, le recteur de l’Ucad. « Ce défi numérique est immense, ajoute-t-il. Nous devons préparer les étudiants au monde numérique dans lequel ils travailleront. »

Pour avoir des cours attractifs, il faut former les enseignants au numérique, à la vidéo, aux forums. « Ce n’est pas gagné, certains enseignants réclament des droits d’auteur, d’autres ont peur d’être jugés par leurs pairs », soupire le directeur de la recherche de l’Ucad, Bhen Sikina Toguebaye. Mais d’autres s’impatientent. « Une centaine d’enseignants-chercheurs attendent leur tour pour faire leur formation en ligne à l’Uca. Nous créons un troisième studio d’enregistrement », se réjouit Abdellatif Miraoui.

Marie Verdier (envoyée spéciale à Dakar)

(Source : La Croix, 27 novembre 2014)

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