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Afrique : la blockchain peut-elle prévenir les braquages électoraux ?

mercredi 20 février 2019

Innovation/Entreprenariat

En Afrique les élections se passent rarement sans craintes de violences et sans tricheries. Les nouvelles technologies ne pourraient-elles pas aider à crédibiliser les scrutins et redonner confiance aux électeurs africains ?

Dans son article, Fangnariga Yéo, explique, à partir du cas de la Sierra Leone, que la technologie de la blockchain pourrait permettre de crédibiliser les scrutins et redonnant le pouvoir aux populations qui seraient moins soumises à la fraude électorale. La sécurité qu’offre la blockchain permettrait de repérer toutes les tentatives de modification des résultats.

Le moins que l’on puisse dire est que l’histoire des élections en Afrique regorge de déceptions. Malgré quelques avancées démocratiques, l’issue des élections demeure souvent prévisible car les dès sont pipés à l’avance (Gabon, Congo) ou parce que les résultats des urnes sont carrément falsifiés comme récemment en RDC. Si les électeurs expriment clairement leurs choix dans les urnes, de ‘’grands électeurs’’ leur imposent des dirigeants en opérant des braquages électoraux. Cette tragicomédie parfois sanglante est devenue la chose la mieux partagée en Afrique. Dans un tel contexte, la sécurisation des votes via la technologie blockchain peut-elle être une alternative ?

Le principe de la blockchain appliqué aux élections

La technologie de la blockchain demeure en général un moyen fiable de sécurisation des données. Elle permet de garantir la transparence lors des transferts d’informations. On pourrait l’illustrer comme une suite d’éléments reliés les uns aux autres (d’un fichier à un autre) à la manière d’une chaine où chaque élément contient un résumé du précédent rendant ainsi la falsification quasi impossible. Si on l’applique au domaine des élections, les éléments seraient simplement remplacés par les urnes. Les urnes sont aussi reliées les unes aux autres et chacune contient un résumé de la précédente. De cette façon, l’historique de toutes les urnes précédentes est vérifié chaque fois avant la validation de tout vote. Par conséquent, si une personne modifie un vote déjà validé, cette urne ne serait pas reconnue. Comme toutes les urnes sont reliées les unes ou autres, cette modification aurait un effet domino de non reconnaissance de l’ensemble du vote. De façon pratique, la blockchain appliquée à tout un scrutin nécessiterait l’instauration du vote électronique. Le collège électoral devra être bien informé de son usage. Les électeurs ne sachant ni lire ni écrire devront être assistés par des personnes en qui ils ont confiance. Pour être déployé et fonctionner de façon optimale, la blockchain doit également être encadrée par un cadre juridique électoral fiable. Désormais, lors des opérations du vote, chaque citoyen pourrait télécharger sur son smartphone ou son ordinateur la blockchain et suivre en temps réel le vote ainsi que l’évolution des scores des candidats.

La fiabilisation du processus électoral

L’utilisation de la blockchain lors du processus électorale permettrait de prévenir les aberrations avant, pendant et après les élections. En effet, avant les élections, le fichier électoral est validé par l’institution en charge des élections. Cependant, ce fichier est parfois sujet à discussion et sa fiabilité remise en cause. Grâce à la blockchain, le fichier électoral sera transparent puisque tous ceux qui auront téléchargé l’application pourront suivre en temps réel les opérations d’inscription des électeurs et facilement vérifier si une personne ne rempliant pas les conditions a été frauduleusement inscrite. De même, nul ne pourra inscrire une personne en dehors des délais légaux. Tout le monde le saurait. Ensuite, pendant le déroulement du vote, il ne sera pas possible à une personne ne figurant pas sur le fichier électoral de pouvoir voter. Personne ne pourra non plus voter à la place d’une autre personne. Chaque vote sera vérifié, validé et enregistré par l’ensemble des participants, car les empreintes digitales de chaque électeur sont requises pour valider son vote, ce qui mettra fin aux bourrages des urnes. Enfin, le dépouillement sera effectué par les électeurs ou toute autre personne qui le souhaite. Ces personnes effectueront les calculs de vérification des urnes précédentes de la chaîne. Les résultats seront automatiquement connus par tout le monde. Il n’y aura donc plus la possibilité d’inverser des résultats au profit d’un candidat. Le vote en ligne rendra le vote plus accessible aux personnes en situation de handicap, les femmes et les personnes âgées. La confiance des électeurs dans la transparence du processus électoral sera renforcée. Cela pourrait contribuer à rehausser le taux de participation aux élections. « Le peuple, lorsqu’il lui est donné confiance, pleine et légitime, ne manquera jamais de la rendre. », disait le président américain, Abraham Lincoln. Mais, le projet de blockchain est-il réalisable ?

Expérience de la blockchain électorale : la Sierra Leone en pionnière

La Sierra Leone est devenue le premier pays du monde à appliquer la technologie blockchain aux élections, lors de la présidentielle de mars 2018. Accréditée par la National Electoral Commission (NEC), en tant qu’observateur international, la société Agora, basée en Suisse, a enregistré et vérifié des bulletins de vote numériquement en utilisant la blockchain. Elle a fourni ce service à 280 bureaux de vote de la zone de l’Ouest du pays, qui est la région la plus peuplée du pays et abrite la capitale Freetown. Elle a permis cela en stockant chaque vote dans un réseau de blockchain privé et commun accessible uniquement aux équipes d’Agora, qui ont ensuite publié les résultats sur leur site dédié. Ainsi lors du dépouillement, chaque bulletin de vote annoncé à haute voix par un officiel de la NEC était enregistré manuellement par les employés d’Agora en utilisant la blockchain. Cela a réduit les risques de voir un vote, qui est validé sur le réseau blockchain en temps réel, être trafiqué. Arrivé en tête au premier tour, Julius Maada Bio, candidat du principal parti de l’opposition a été proclamé vainqueur avec 51,81% des voix, contre 48,19% pour Samura Kamara, candidat du parti au pouvoir à l’issue du second tour. Cette expérience montre bien que la blockchain pourrait contribuer à l’éradication des braquages électoraux en Afrique malgré les défis à relever. Au nombre de ces défis à relever, figurent le taux d’analphabétisme élevé en Afrique, la fracture numérique, l’état de droit et une véritable volonté politique.

Vecteur de confiance et de transparence, la blockchain s’illustre comme un outil dont l’usage offre de nombreux bénéfices en Afrique. Pour certains experts, cette avancée technologique permettra au continent de réaliser un autre saut technologique, à l’instar de la téléphonie mobile. Sa mise en œuvre consacrera la transparence électorale. Autrement, la comédie électorale aura de beaux jours.

Fangnariga Yéo, Activiste des droits de l’homme et blogueur

(Source : Afrik.com, 20 février 2019)

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