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Affaire Millicom. Karim Wade, droit dans le mur

jeudi 18 février 2010

On assiste, depuis quelques jours, à un duel à mort entre les autorités du Sénégal et le journal américain the business insider, « coupable » d’avoir publié un article jugé diffamatoire, sous la plume du journaliste Lawrence Sevigne. Le fils du chef de l’Etat et son acolyte, Thierno Ousmane Sy, promettent de saisir les tribunaux américains. Pendant que l’auteur de l’article promet d’inviter votre serviteur à prendre du « ataya dans un restaurant de la 116 ». Quelles sont les chances pour Karim Wade, et cie de gagner ce procès ? Voici quelques clefs pour comprendre ce feuilleton juridico-politico-économique qui contribue à l’alourdissement des relations diplomatiques entre le Sénégal et les Etats-Unis.

C’est d’abord le Premier ministre qui est monté au créneau pour apporter la réplique aux responsables de Millicom, propriétaire de Tigo, qui ont dénoncé, dans un article paru dans le journal en ligne, le business insider, une tentative de corruption impliquant de hautes autorités du pays. Par la suite, Karim Wade a réagi en promettant une plainte contre l’auteur de l’article pour diffamation et atteintes aux institutions du Sénégal. Ce feuilleton parti sur des chapeaux de roue, ressemble fort bien à un ballon de baudruche ou tout au plus un coup d’épée dans l’eau !

Lawrence Sevigne, un journaliste sorti de l’école de journalisme de Columbia university, la « meilleure du monde », s’est fendu d’un article exhaustif, où il fait état d’un entretien entre les plénipotentiaires de l’Etat du Sénégal et les autorités de Millicom. Rencontre au cours de laquelle Karim Wade, alors conseiller du chef de l’Etat, aurait demandé à Millicom de payer 90 milliards de F Cfa pour lui permettre de retrouver sa licence et de poursuivre son service sur le marché sénégalais avec sa marque Tigo. En fait, l’article ne fait nulle part état de détournement de l’argent à leurs propres comptes. Mais là n’est pas le problème. Ce que Karim Wade feint d’ignorer, c’est que la séparation des pouvoirs est une réalité aux Usa.

Faudrait-il qu’il sache que faire condamner un journaliste pour diffamation n’est pas une promenade de santé aux Usa, surtout si le plaignant est un homme public. Il faut regrouper au moins cinq conditions pour étayer la thèse de diffamation, ce qui du reste est impossible surtout dans ce cas d’espèce. Aussi, incombe-t-il au demandeur d’apporter la preuve de la fausseté des allégations, contrairement au Code pénal sénégalais. Les Etats-Unis ne sont pas la France. Ici, pour asseoir une thèse en diffamation contre un journaliste, il faut prouver, devant le juge, que la volonté de nuire est manifeste et que les dommages sont probants, palpables, réels, sans commune mesure, qu’il n’y a pas eu le plus petit effort pour vérifier l’information.... Or, dans ce cas d’espèce, l’auteur de l’article avoue avoir essayé d’entrer en contact avec l’ambassade du Sénégal aux Etats-Unis, une ambassade jusque-là hermétique aux journalistes, fussent-ils originaires du Sénégal.

Passons sur le fond. Il y a eu, vraisemblablement, vice de forme de bout en bout dans cette affaire de licence. Le Sénégal a, certes, le droit de résilier un contrat pour non respect du cahier des charges, mais, à cet effet, il incombe à l’agent judicaire de l’Etat de saisir la justice, qui est en droit de résilier un contrat et d’ordonner l’arrêt ou la poursuite du service de la compagnie incriminée. Toute négociation, disent les spécialistes, en amont ou en aval d’un appel d’offres, est illégale. Les spécialistes parleraient de délit d’initié. Or, disent certains avocats, il y a eu un désir de faire entorse au droit de la part des sieurs Wade et Sy, agissant, dit-on, au nom du président de la République, dont ils sont (étaient) les conseillers. Il revenait au Sénégal, après décision des tribunaux, de lancer un nouvel appel d’offres et éviter de ramer à contre-courant du droit. Si le pays peut prétendre vendre sa licence plus cher, il est loisible et légitime que le congressman, Ed Royce, ait le droit de défendre l’entreprise américaine Millicom, qui le paye par l’entremise des taxes directes et indirectes de la Société.

Cependant, compte tenu de son omniprésence dans tous les dossiers à gros sous, il revient, dès lors, à Karim Wade de prouver sa bonne foi devant le juge. Le journal business insider est, tout de même, sur le pied de guerre. Lawrence Sevigne estime avoir traité des documents détenus par la Banque mondiale saisie pour arbitrage. Il connaît bien notre pays. D’ailleurs, il raffole de « ceebu jeen » et de « ataya ».

Amadou Ba, (correspondant permanent aux Etats-Unis)

(Source : L’As, 18 février 2010)

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